Polar Sea 360°

Épisode 01

Le nouvel Everest

Début du voyage Map it

Architecte suédois, père de deux filles, Richard Tegnér s’embarque à l’été 2013 sur un voilier de 9,50 m baptisé DAX avec deux équipiers, Martin et Bengt. Leur objectif : franchir le fameux passage du Nord-Ouest. À ce jour, ils ne sont qu’une poignée d’explorateurs amateurs à avoir relevé cet inimaginable défi. Richard a accepté de filmer cette traversée de 9 000 km de glace, d’eau et de neige. Son film est en partie repris dans la série Polar Sea 360° - Le guide du voyageur inter-arctique

24 juin - Reykjavik, Islande

Ce matin, j’ai dit au revoir à Kerstin, Inez et Elsa. J’ai le moral à zéro. Elsa est la benjamine, c’est une enfant très têtue, qui s’intéresse à l’art et qui a des dons. Inez ressemble plus à sa mère, me semble-t-il, Elsa plus à moi. Je crois qu’elles sont un peu inquiètes. Une fois leur bus parti, je me dirige vers le bateau. L’envie de me lancer dans cette aventure est plus forte que ce qui me retient à ma famille. Je sais que je ne peux pas me dérober. Ces derniers temps, je ne me sentais pas assez stimulé. Quelque chose me manquait et j’ai commencé à me demander : c’est ça, ma vie ? Cette sensation m’a montré que je devais faire quelque chose de ma vie. C’est ainsi que je me suis dirigé vers cette sorte de quête. J’aurai tant de choses à raconter quand je reviendrai!
 

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29 juin

Nous mettons les voiles à 10h30 à Keflavik. Avant le voyage, j’ai lu quelques ouvrages sur Amundsen et Franklin, mais je ne sais toujours pas grand-chose sur le passage du Nord-Ouest. Il me semble que ne pas trop en savoir fait partie de l’aventure. C’est comme lire un nouveau livre. Vous ne savez jamais ce qui vous attend à la page suivante. Le navire norvégien Impuls arrive à notre niveau pendant la nuit. Une heure après notre départ, il se met dans notre sillage. Après avoir dépassé la presqu’île de Keflavik, nous mettons le cap à 265 degrés. Le vent faible et la houle rappellent un paysage de montagnes qui scintillent dans des couleurs argentées. La nature sauvage, le silence et le côté spectaculaire de ces espaces dépeuplés m’ont toujours fasciné.

«Je sais que c’est quelque chose que j’ai besoin de faire. Ces derniers temps, je ne me sentais pas assez stimulé»

Nous dépassons plusieurs bouées, sur lesquelles les pêcheurs accrochent leur matériel. Une latte de bois manque de heurter le bateau à une vingtaine de mètres. Une fois au large, les bouées disparaissent pour laisser la place aux oiseaux, surtout des mouettes et d’autres oiseaux marins. Ils ont un corps blanc, un bec court. Taillées en forme de serpe, leurs ailes étroites sont grises avec un point blanc sur le dessous. Je remarque un oiseau qui vole avec une adresse étonnante. La pointe de son aile effleure l’eau tellement il vole en rase-motte. Il semble prendre du plaisir à ces mouvements acrobatiques. Ces oiseaux passent devant notre étrave, font demi-tour à côté de nous, puis, en quelques battements d’ailes, prennent le large.

Je suis curieux des animaux que nous allons rencontrer. J’espère voir des baleines, des ours blancs et des phoques, mais aussi rencontrer quelques habitants des régions traversées. Ce serait très intéressant de parler avec eux et de connaître leur mode de vie, qui est sans doute bien différent du mien.

J’ai rapidement le mal de mer. Cela me prend à la gorge dans la cabine, je vomis deux fois. Ensuite, impossible de redescendre à l’intérieur, je dois fixer l’horizon. Je reste assis dans le cockpit pendant que Martin s’affaire gaiment dans la cabine. Au bout de 18 heures, les vagues ont presque disparu et je puis retourner dans le bateau. J’ai ensuite dormi de 4h30 à 10h30, ce qui m’a fait le plus grand bien.
 

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Mesurer le changement climatique Map it

Par Shfaqat Abbas Khan, chercheur senior à l’Institut de recherche spatiale du Danemark.

Upernavik, Groenland

Je me suis rendu pour la première fois à Upernavik en l’an 2000. Il ne s’agissait pas d’une mission de recherche sur le terrain, mais d’un simple relevé topographique par GPS. Originaire du Pakistan, je suis plus habitué à des températures avoisinant +40°C que -40°C. Je n’étais pas certain d’être la personne la plus compétente pour accomplir cette mission. Cependant, tous mes collègues du département étant déjà pris ailleurs, je n’ai pas eu le choix.

J’ai été très agréablement surpris par ce voyage. Il ne faisait pas aussi froid que je l’imaginais (10°C). L’air était frais, le ciel bleu, le paysage époustouflant. Upernavik est une petite commune où tout le monde connaît tout le monde. La solidarité entre les gens m’a particulièrement frappé. Cela aussi m’a rappelé mon pays d’origine. Quand vous avez besoin de quelque chose, il suffit de demander à votre voisin. De manière générale, les Groenlandais sont très chaleureux et serviables. Je pars souvent seul effectuer des travaux sur le terrain au Groenland, alors je demande à certains habitants de m’aider et de m’accompagner sur les glaciers. J’ai de nombreux amis à Upernavik. Avant de programmer une mission sur le terrain, je leur demande d’abord s’ils sont disponibles. Le Groenland n’est plus un endroit inhospitalier et il est agréable de se trouver parmi des personnes de confiance. Je suppose que c’est la clé d’une mission réussie.

«L’inlandsis groenlandais fond plus rapidement»

La surface de la terre se comporte comme un ressort. Elle s’enfonce sous le poids d’une masse et remonte lorsqu’on retire ce poids. Dans notre centre de recherche, nous utilisons les mesures de déplacements verticaux enregistrées par des bornes GPS permanentes situées aux alentours des bandes côtières de l’inlandsis groenlandais, pour calculer les évolutions récentes de la masse glacière. Nous avons également installé des bornes GPS sur les glaciers afin de mesurer la vitesse à laquelle ils fondent. La vitesse de fonte moyenne est de 10 à 20 mètres par jour. Cependant, au cours de la dernière décennie, elle a plus que doublé pour les glaciers de cette région ainsi que ceux de nombreuses autres régions du Groenland. Cela signifie tout simplement que la quantité de glace libérée dans l’océan depuis l’inlandsis groenlandais est plus importante. Ou que l’inlandsis groenlandais fond plus rapidement.

 
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«Un glacier pouvait reculer de plus de 100 mètres en quelques années seulement»

En mesurant la vitesse de déplacement de la glace et le rétrécissement des glaciers, nous avons découvert, à ma grande surprise, qu’un glacier pouvait reculer de plus de 100 mètres en quelques années seulement. Je pensais que de tels changements se produisaient sur plusieurs décennies voire un siècle. En somme, notre étude a révélé que d’infimes changements dans la température de l’air ou de l’eau pouvaient avoir un impact considérable sur le comportement d’un glacier. On craint que les évolutions futures ne soient de plus grande ampleur encore.

Si le processus de fonte de la glace du Groenland continue de s’accélérer, il va de soi que le niveau global de la mer augmentera proportionnellement. Pour le Groenland, cela offre des perspectives nouvelles. Moins de glace signifie que les bateaux pourront peut-être naviguer tout au long de l’année. En outre, la fonte rapide des glaces offrira une plus grande quantité de terre exploitable, malgré l’élévation du niveau de la mer, qui est plus lente. Pour le reste du monde, ces conséquences seront principalement négatives : plus d’inondations et de tempêtes, moins de terres émergées et submersion des petites îles.

Au Groenland, les propriétaires terriens, les autorités locales et le gouvernement commencent d’ores et déjà à prendre des mesures en prévision des conséquences de l’élévation du niveau de la mer. Cependant, le niveau de la mer gagnera-t-il 2 mètres ou seulement 20 centimètres au cours des 100 prochaines années ? C’est une question capitale dont les législateurs doivent tenir compte, lorsqu’ils prennent des décisions d’importance majeure. Par conséquent, c’est à nous, les chercheurs, qu’il incombe de prédire les changements à venir et de fournir des prévisions fiables.

 

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La Préparation du DAX Map it

Par Martin Sigge, ingénieur suédois et capitaine du DAX. Martin a passé un an à préparer le DAX, un voilier Hallberg-Rassy, pour qu’il soit en mesure d’affronter les conditions météorologiques qui règnent dans le passage du Nord-Ouest pendant l’été arctique. Il nous fait part de son expérience.

Uppsala, Suède

Ce n’est pas un voyage ordinaire. Le climat et la nature des eaux de l’Arctique en font une aventure extraordinaire, comparée aux voyages qu’on peut faire dans le reste du globe. Naviguer dans des eaux aussi froides et parsemées de blocs de glace exige une longue préparation. On ne navigue pas sur l’océan Arctique comme on navigue dans les eaux côtières des régions plus tempérées. Nous avons dû changer beaucoup de choses aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du bateau, en nous préoccupant avant tout de la sécurité et du confort.

«Le climat et la nature des eaux de l’Arctique en font une aventure extraordinaire, comparée aux voyages qu’on peut faire dans le reste du globe»

L’une des particularités de ce voyage, c’est que nous allons naviguer 24 heures sur 24. Généralement, on s’arrête la nuit, mais dans l’Arctique, il n’y a pas suffisamment d’endroits où l’on peut jeter l’ancre, et, à cause de la fonte des glaces, il faut conserver une bonne vitesse et respecter un calendrier très strict. Rien que le trajet Islande-Groenland nécessite une semaine de navigation en pleine mer.

Quand j’étais ado, je rêvais de traverser l’Atlantique en bateau jusqu’aux Antilles. C’était une idée fixe qui est restée gravée dans mon esprit, mais entre ma famille et le travail, je n’ai jamais eu l’occasion de la mettre en pratique. La vie en a décidé autrement. Et maintenant que je pourrais le faire, 40 ans plus tard, ce voyage ne m’intéresse plus. À l’époque, aller des îles Canaries à la Barbade était une grande aventure. Aujourd’hui, à l’ère du GPS et de la téléphonie par satellites, des centaines de bateaux font tous les jours la navette entre les Antilles et Grande Canarie, en s’aidant des alizés et d’un système de navigation GPS. J’avais envie d’un plus grand challenge.

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«La température de l’eau peut descendre au-dessous de zéro…»

Le départ approche et nous sommes sous pression : tout doit fonctionner parfaitement sur le DAX. L’hiver a été long et froid, et ne nous a pas permis de mettre le bateau à l’eau avant la fin avril, ce qui a retardé nos préparatifs de plusieurs semaines. Selon notre calendrier très serré, nous partirons pour l’Islande le 23 juin pour être au Canada début août. Ce qui signifie que nous devrons faire encore beaucoup de travaux en chemin.

La première chose que nous avons modifiée sur le bateau, c’est le chauffage. Les températures sont bien sûr beaucoup plus basses dans les régions arctiques que celles auxquelles nous sommes habitués sous nos latitudes. Nous avons donc installé un chauffage plus puissant qui souffle de l’air chaud pour pouvoir nous réchauffer et sécher nos habits. Il est important d’avoir des vêtements secs quand on navigue dans cette partie du monde. Parfois, les vents sont si forts que c’est comme être sous une douche glacée, et l’espace situé en dessous de la surface de l’eau (dans la partie basse de la cabine) est à la même température que l’eau. Or la température de l’eau peut descendre au-dessous de zéro, car l’eau salée gèle à une température légèrement plus basse.

«Il faut s’assurer qu’on arrivera non seulement au premier port, mais aussi au deuxième, au cas où le premier serait condamné par les glaces»

La deuxième chose qu’on a faite, c’est isoler la coque pour empêcher la condensation, car à ces températures glaciales, l’humidité que nous produisons en respirant et en cuisinant se condense sur toutes les surfaces froides. Nous emportant douze jerrycans de diesel en plus pour le moteur et le chauffage. Nous dépendrons du moteur sur les longues distances qui séparent les ports, alors il faut s’assurer qu’on arrivera non seulement au premier port, mais aussi au deuxième, au cas où le premier serait condamné par les glaces. Au total, nous transporterons près de 400 litres de gazole (le réservoir du bateau peut en contenir 120 litres maximum). Nous ne pourrions pas accomplir ce voyage à la voile, nous dépendrons complètement du moteur lorsqu’il n’y aura pas de vent ou qu’on se trouvera dans un endroit où il y a beaucoup de glace.

La troisième modification, et la plus indispensable, a consisté à installer un radar qui nous permet de détecter la glace et d’améliorer notre visibilité. Ces dernières années, une nouvelle technologie radar a vu le jour : le radar à onde continue. Nous en avons installé un sur le DAX. Comparé aux radars à impulsions, les radars à onde continue ont une meilleure résolution et une meilleure visibilité à des distances plus proches, et il consomme aussi nettement moins d’électricité. Par exemple, un radar standard ne montre rien au-deçà de 50 mètres, alors qu’avec celui-ci, on peut presque détecter ses propres orteils !

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«C’est le bateau avec lequel je navigue depuis 1976 et que je connais par cœur»

Quant à notre attirail personnel, il est important d’emporter des vêtements adaptés à la navigation dans l’Arctique. Une combinaison sèche s’impose pour le cas où on devrait travailler dans la partie du bateau située en-dessous de la surface de l’eau. Des gants imperméables, des lunettes de ski et des bottes chaudes et imperméables sont également indispensables en vue des températures très basses et en cas de neige humide.

Le DAX a un réservoir d’eau de 170 litres, et nous emporterons un jerrycan supplémentaire en dernier recours, au cas où il y aurait une fuite dans le réservoir. Mais dès que nous aurons rejoint la banquise, ce ne sera plus un problème, car nous pourrons faire fondre de la glace. Nous avons des toilettes en bonne et due forme et une petite douche, donc nous pourrons conserver de bonnes conditions d’hygiène. Avec tous ces équipements supplémentaires, le DAX pèse quelques 200 kilos de plus, mais ce n’est pas grand-chose, si l’on considère que son poids initial est de quatre tonnes et demie.

Ce bateau a été construit en 1976. À l’époque, il se disait que ce voilier était plus résistant aux coups que n’importe quel équipage, alors je savais qu’il serait assez solide pour s’aventurer dans le passage du Nord-Ouest. J’ai racheté ce bateau à mon père quand j’ai décidé d’entreprendre ce voyage. C’était rassurant de savoir que je partirais en expédition sur le bateau avec lequel je navigue depuis 1976 et que je connais par cœur.
 

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Cinquième jour en mer Map it

Architecte suédois, père de deux filles, Richard Tegnér s’embarque à l’été 2013 sur un voilier de 9,50 m baptisé DAX avec deux équipiers, Martin et Bengt.

3 juillet - Océan Atlantique Nord

Cinq jours que nous avons quitté Keflavik. Nous avons vu une multitude d’oiseaux, quelques bouées et une ou deux baleines. L’Impuls croise devant nous, à quelques milles marins. On a peine à distinguer le jour de la nuit, l’aurore et le crépuscule se confondent. La mer est assez calme, les vagues font 40 à 50 mètres de long. La surface de l’eau change constamment d’aspect – ici ou là, une tache d’huile, quelques stries, parfois des vagues plus grosses – la couleur vire au bleu pétrole.

«Les jours se fondent les uns dans les autres et l’on ne distingue pas le lever du coucher du soleil»

A bord, la discussion tourne fréquemment autour de questions techniques : GPS, cap à suivre, réception radio et prévisions météo, ou des réparations à faire sur le voilier. L’anxiété a disparu, mais je suis curieux de voir comment les relations vont évoluer entre nous.

Je crois que Martin sera un bon capitaine. On peut toujours se fier à lui et à ce qu’il dit. Il parle, mais il agit aussi. Je me sens en sécurité auprès de lui. Bengt me donne jusqu’ici l’impression d’un tempérament facile. Je ne peux pas affirmer que je le connaisse bien, mais il m’est sympathique. Il a beaucoup d’humour et trouve toujours quelque chose de drôle à raconter. Je me demande pourtant comment nos rapports vont évoluer.

Vers 9 heures du matin, l’Impuls arrive à nos côtés. L’équipage nous jette un sac de petits pains frais à la cannelle. Au même moment apparaît une horde de baleines qui, curieuses, nous suivent pendant une heure. Avant de les voir, nous avions repéré leur présence au bruit caractéristique de leur respiration. Puis, soudain, elles ont émergé tout près de la coque du bateau – nous suivant à la même vitesse. C’est beau à voir. Bengt a préparé des pâtes aux moules.

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Le Groenland sur la brèche Map it

Par Nive Nielsen, talentueuse artiste Inuit aux centres d’intérêt pour le moins excentriques. Ses compositions rappellent les Black Keys ou Wolf Parade. Elle a joué dans le film de Terence Malick Le nouveau monde et elle se produit dans le monde entier avec son groupe, The Deer Children en s’accompagnant au ukulélé. La musicienne groenlandaise nous fait découvrir son mode de vie loin des conventions et nous livre sa vision de l’avenir de sa terre natale.

Nuuk, Groenland

J’ai grandi à Nuuk, la capitale du Groenland, une grande ville de 17 000 âmes ! Nous vivons au beau milieu d’immenses montagnes qui se jettent dans l’océan. Par rapport aux enfants originaires de petits villages (qui ont tous leur propre traineau à chiens), je n’ai pas eu une éducation si traditionnelle que ça, même si la vie en plein air reste un élément très important pour moi. Chaque été, je fais du camping, je pêche, je randonne. Et pas qu’un peu ! Parfois, nous campons une semaine, mais il nous arrive aussi de séjourner dans des cabanes, en famille ou entre amis : nous attrapons des poissons, nous cueillons des baies et des herbes, nous cuisinons dehors.

«Mes origines groenlandaises influencent beaucoup ma musique»

Le Groenland est une terre un peu froide, mais vraiment charmante. Les villes sont toutes petites (en termes de population) et où que porte le regard, on se sent minuscule face à l’immensité de la nature. Il n’y a pas d’arbres, et ils ne nous manquent pas, car il n’y en a jamais eu, chez nous. Leur absence est même un plus, le paysage n’est jamais obstrué, où que l’on soit. L’air est éclatant de fraîcheur, très pur. Les villes ne sont pas reliées par des routes et beaucoup de gens préfèrent le bateau à moteur à la voiture car c’est un moyen de locomotion plus pratique pour la chasse, la pêche et la cueillette. Sinon, on peut toujours prendre l’avion ou l’hélicoptère pour aller d’une ville à l’autre.

Mes origines groenlandaises influencent beaucoup ma musique. J’aime les défis, et ça, c’est un élément de la culture de notre pays. Nos ancêtres ont choisi de vivre dans un des endroits les plus difficiles, les plus dangereux et les plus inhospitaliers du globe, et ce mode de vie leur a permis de forger une culture riche et pleine de vie. Ils nous ont transmis leur témérité et nous savons que nous devons être prêts à relever de nouveaux défis à tout moment.

Pour tout dire, c’est par hasard que j’ai commencé à faire de la musique. Mon petit ami m’avait offert un ukulélé ou « guitarélé ». Il était musicien et m’a dit : « Tiens, Nive, tu n’as qu’à écrire des chansons. » J’ai ri et je l’ai rangé dans un coin. Mais quand mes études de sciences politiques à Ottawa ont commencé à m’ennuyer, j’ai appris à jouer en autodidacte. Et puis, un beau jour, je me suis mise à écrire des chansons. Ça venait comme ça. Et un peu plus tard, j’ai commencé à jouer pour les autres.

Je travaille actuellement à mon second album. Je suis fière, car avec mon groupe, nous pouvons vivre et voyager grâce à notre musique, même si à l’heure qu’il est, nous ne gagnons pas suffisamment pour être vraiment à l’abri du besoin.

 

«J’observe que les jeunes qui acceptent leurs origines groenlandaises éprouvent plus de fierté, ils ont plus confiance en eux. Mais je continue à me faire du souci pour leur avenir»

Les Groenlandais sont des gens honnêtes (pour le meilleur et pour le pire) et ils savent rire d’eux-mêmes. Nous sommes un peuple courageux et résistant qui a été opprimé par le passé. Les Danois ont probablement été les plus « cléments » de nos colonisateurs, mais ils ont quand même traité les Groenlandais comme des êtres inférieurs – parfois, c’est encore le cas aujourd’hui. Culturellement, socialement, c’est un handicap de taille à surmonter. Ce sentiment d’infériorité conduit souvent à des tendances autodestructrices. J’observe pourtant que les jeunes qui acceptent leurs origines groenlandaises sont fiers de leurs racines, ils ont plus confiance en eux. Mais je continue à me faire du souci pour leur avenir.

Actuellement, l’industrie minière est un sujet d’inquiétude croissant au Groenland. Mais le débat est souvent biaisé, car les gens ont cruellement besoin d’argent, d’avoir un job, et ils aspirent à l’indépendance. Ce qui me fait le plus peur, c’est que les gens sont incapables d’envisager l’impact que l’extraction minière et le développement industriel auront sur leur quotidien. Quand la réalité les aura rattrapés, ils risqueront fort de se dire : « Si j’avais su ce qui allait se passer, je n’aurais pas donné mon accord. » Peu de gens comprennent les conséquences concrètes de l’industrialisation. Il faut que la lumière soit faite sur ce sujet. La discussion doit porter sur les sacrifices que nous, Groenlandais, sommes prêts à faire pour de l’argent. Et il faut se demander si nous profiteront effectivement des bénéfices que toutes ses nouvelles industries promettent.

Depuis que je suis née, le climat a énormément changé dans mon pays, j’en suis témoin. J’ai presque du mal à expliquer l’évolution des chutes de neige. Quand j’étais petite, tout l’hiver, nous pouvions sauter du toit et nous enfoncer dans la neige. Aujourd’hui, celui qui s’y risquerait ferait une chute mortelle. Ça m’inquiète, car chaque année, les scientifiques font mine de s’étonner de l’accélération du réchauffement climatique. En plus, nos habitudes en termes de pollution ne changent pas assez vite. Et j’ai l’impression que ce fossé ne fait que s’élargir.

Partout au Groenland, on peut boire l’eau des rivières, c’est l’eau la plus pure qui soit, mais notre planète est fragile. Il y a tant d’habitants sur Terre, nous devons arrêter de sous-estimer l’impact que nous avons sur le globe. A l’instant où j’écris ces lignes, je suis d’ailleurs à bord d’un avion qui contribue à la pollution. Je ne sais pas par où commencer, mais il faut qu’il y ait un changement. Think people, think !

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