Polar Sea 360°

Épisode 02

Voyage dans la glace

Entre crainte et émerveillement Map it

De Richard Tegnér, architecte suédois. Après une longue navigation en eaux libres sur le DAX, un voilier de 9,50 m, Richard et ses coéquipiers atteignent enfin le Groenland, première escale de leur traversée du passage du Nord-Ouest.

17 juillet - Nanortalik, Groenland

Neuf jours en mer sans voir la terre, c’est plus que j’aie jamais fait sur un petit voilier de la taille du DAX. Nous avons mouillé en sécurité devant le village groenlandais de Nanortalik. Déjà, la question de l’hygiène et de la propreté est devenue secondaire. La couleur des maisons ici me fait penser qu’ils ont peint le village avec les derniers pots de peinture disponibles à ce moment-là dans le magasin du coin. Je regarde alentour et me demande qui peut avoir l’idée de s’installer ici, dans cette nature sauvage gigantesque. Mais je sens dans ce lieu une atmosphère vivante, décontractée et plaisante.

Nous avions l’intention de passer deux jours à Nanortalik, mais les gens du coin nous disent que l’accès à la crique risque d’être bloqué par des masses de glace et que, si nous ne voulons pas passer des semaines ici, il est préférable de quitter les lieux immédiatement. Nous allons au port sans attendre. Martin, Bengt et moi-même faisons des courses séparément. La vie sociale à bord est plus que suffisante et il peut s’avérer difficile d’être de bonne humeur quand on est confiné dans l’exiguïté du DAX, d’autant qu’il s’est passé pas mal de choses ces derniers jours.

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Au moment où nous passons la pointe sud du Groenland, nous sommes frappés par une tempête vraiment terrifiante. Maintenant, il fait froid et humide dans la cabine. L’ambiance à bord a déjà été meilleure. Le cockpit a reçu des paquets de mer plusieurs fois et des vagues très hautes malmenaient le DAX. Tout ce qui n’était pas arrimé dans la cabine a valsé, y compris l’ordinateur de Martin. L’une de nos caméras, qui était attachée au mât, s’est détachée et elle pendouille maintenant à des câbles. Le vent a déchiré le foc, et nous nous sommes aperçus que nous n’avions plus qu’un seul foc en état de fonctionnement (le foc à enrouleur avait été détruit auparavant).

«Dans le vacarme de la mer démontée, nous avions l’impression d’être dans un shaker. Est-ce que notre dernière heure est arrivée?»

Lorsque nous avons lancé le moteur, une désagréable odeur de brûlé s’est dégagée. Le moteur chauffait. Nous avons préféré le couper, puis nous avons découvert que le niveau d’huile était trop bas. La pompe de refroidissement à l’eau de mer était aussi hors service et nous avons dû la remplacer. Nous avons aussi trouvé beaucoup d’huile dans le liquide de refroidissement, qu’il a fallu nettoyer. Tous ces problèmes sont survenus en même temps. Dans le vacarme de la mer démontée, nous avions l’impression d’être dans un shaker. Je me suis dit : « Est-ce que notre dernière heure est arrivée ? » Le vent continue de souffler fort et tout le monde est exténué. Je me sens tout petit et un peu angoissé. Je prends conscience que, si les problèmes continuent de s’accumuler, il sera impossible de faire face. Heureusement, nous gardons le contact avec l’Impulse. Nous nous sommes transmis nos positions respectives, notre cap et notre vitesse pour permettre d’éventuels ajustements.

Même si j’ai peur, j’aime cette forme de voyage, j’aime sortir du cocon. Je ne suis pas de ceux qui apprécient les vacances au soleil, sur la plage, un verre à la main. Ce n’est pas mon genre. Moi, j’aime explorer la nature et bouger. Si tout marche comme sur des roulettes, cela ne laisse aucun souvenir, les choses vous traversent sans vous toucher. Les ennuis produisent une friction qui colle à la mémoire.

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Naviguer dans l’océan Arctique

Par Patrick Marchesseau, capitaine du Boréal. Le Capitaine navigue dans l’Océan Arctique, entre Svalbard, le Groenland et l’Île de Baffin, à bord du bateau de croisière, Le Boréal, depuis trois ans. Il nous fait part de ses connaissances concernant les équipements de bord, les risques auxquels le bateau est exposé et l’impact du réchauffement climatique sur la région.

Davis Strait, Groenland

Ma passion pour la mer remonte à mon plus jeune âge. J’ai grandi sur une petite île située au large de la côte atlantique française et je suis entré à l’école de voile dès l’âge de six ans. Petit à petit, j’ai pris goût à la mer. J’étais fasciné à l’idée de découvrir les régions polaires, car la navigation y est intéressante. Cela relève du défi. Il faut se montrer extrêmement vigilant. Dans ces régions, la cartographie n’est pas aussi précise qu’ailleurs. Nous devons donc rassembler toutes les informations dont nous disposons et emprunter les routes que nous estimons sûres. J’essaie de naviguer dans le même état d’esprit que les premiers explorateurs polaires. Je cherche de nouvelles régions à explorer, mais avec davantage de matériel de navigation.

«Il faut avoir une âme d’aventurier ou d’explorateur pour naviguer dans ces conditions»

Le passage du Nord-Ouest (PNO) n’est navigable qu’à certaines époques de l’année. A partir de la fin du mois d’août, il est possible de naviguer pendant environ un mois et demi sans discontinuer. Au début du mois de septembre, il est encore ouvert, mais dès la fin du mois, il se referme sur la côte. Cette période moyenne de navigabilité s’est prolongée au fil des années, en raison de la diminution progressive de la surface de la banquise, une conséquence directe du réchauffement climatique.

L’impact du réchauffement climatique est évident, ici. C’est une réalité, pas une fantaisie. Récemment, je suis allé faire une randonnée sur un glacier de la côte ouest du Groenland et, bien que je ne navigue dans la région que depuis 3 ans, j’ai pu remarquer que ce glacier avait reculé. C’est indéniable.

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«Nous savons tous pertinemment que s’il devait nous arriver quelque chose de ce genre ici, très vite, nous n’aurions plus aucune chance d’être secourus»

Naviguer dans la glace, c’est tout un art. On navigue avant tout à vue. Il faut connaître son bateau. Quelles sont ses aptitudes, ses limites ? Comment se manœuvre-t-il ? Et, notamment, quelle est sa résistance, avec quel type de glace peut-il supporter d’entrer en contact ? En d’autres termes, plus il y a de glace, et plus elle est dense, plus nous allons lentement.

Il existe plusieurs sortes d’icebergs. Le gros iceberg, généralement de forme cubique ou rectangulaire, est littéralement un bloc de glace qui s’est détaché de la côte arctique. Avec le temps, les icebergs se désintègrent pour former de plus petits blocs appelés « Bourguignons », approximativement de la taille d’une maison, ou « grollers », quand ils ont à peu près la taille d’une voiture. Ensuite, il y a les icebergs de différentes tailles et de différentes formes, qui se détachent du front des glaciers (un processus appelé le « vêlage »). C’est un spectacle impressionnant. C’est en Antarctique, l’an dernier, que nous avons vu notre plus gros iceberg. Sa superficie était égale à celle de Paris, soit approximativement 25 km par 15 km. Un monstre!

Bien entendu, tout le monde se remémore l’histoire du Titanic. Mais nous, nous ne considérons pas les icebergs comme un danger, car nous les détectons toujours sur le radar. Ce dont nous devons nous méfier, ce sont les blocs de glace de taille moyenne, les « grollers ». Si nous venions à en heurter un, il pourrait perforer la coque du bateau. Or, nous savons tous pertinemment que s’il devait nous arriver quelque chose de ce genre ici, très vite, nous n’aurions plus aucune chance d’être secourus. La température de l’eau est de 2°C. Aussi, les chances de survivre en cas de submersion n’excèderaient pas deux minutes. Ceci étant dit, nous restons constamment en contact avec le garde-côte. Il s’assure que tout va bien pour nous ainsi que pour tous les bateaux qui naviguent aux abords du Groenland.

«C’est un spectacle impressionnant. Les icebergs sont des prouesses de la nature»

On navigue à vue. Nos yeux sont notre meilleur instrument. Mais Le Boréal est aussi équipé d’un ensemble d’instruments conçus pour la navigation dans les eaux de l’Arctique. Nous nous aidons de cartes marines et de cartes GPS électroniques, bien que ce ne soient pas nos instruments de navigation principaux, puisqu’ils comportent des zones non cartographiées et manquent parfois de précision. Les radars et les sonars sont des instruments de navigation extrêmement utiles, qui nous permettent de mesurer la profondeur, soit verticalement, sous le bateau, soit devant la proue. Le plus important demeure selon nous le radar, qui est beaucoup plus précis et garantit un certain niveau de sécurité. La nuit, le bateau est équipé de deux puissants projecteurs permettant de repérer la présence de glace devant nous.

Les Inuit ne naviguent qu’à vue. Ils savent donc où franchir chaque glacier, quelles sont les zones peu profondes, et où le courant s’intensifie. Ils ne se reposent ni sur les cartes ni sur les GPS. Ils ne comptent que sur leur expérience, leur connaissance du milieu et leurs yeux. C’est une toute autre manière de naviguer que la nôtre. Nous avons encore beaucoup à apprendre.

Face aux conditions climatiques, il faut faire preuve d’humilité et avoir conscience du fait que c’est le temps qui décidera, au final, si vous pouvez ou non vous arrêter. La glace, le vent et la mer vous rappellent toujours vos limites. Dans cette région polaire, on est seul au monde et on n’a pas le droit à l’erreur.

 

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De Zurich à l’Arctique

Par Philipp Cottier, un investisseur suisse, philanthrope et père de trois enfants. Alpiniste passionné, marin tenté par les défis, Philipp et sa famille ont réalisé une première en 2013 lorsqu’ils ont réussi le passage du Nord-Ouest à bord d’un catamaran de croisière.

Nous sommes cinq : Marielle, Philipp, Naïma (15 ans), Line (12 ans), Anissa (9 ans). Marielle est originaire de Suisse romande et moi de Suisse alémanique ce qui fait de nous une famille bilingue. Notre mode de vie est similaire à celui de bien d’autres familles, si ce n’est que nous passons la plus grande partie de nos vacances à naviguer ou à « partir à l’aventure ». Récemment, nous avons pris deux années sabbatiques. En 2010, nous avons passé sept mois à naviguer dans les Caraïbes et cinq mois à sillonner l’Asie et l’Afrique par voie terrestre. En 2013/14, nous avons réussi le passage du Nord-Ouest puis nous avons vécu, travaillé et étudié à Shanghai. Nous aimons la vie en plein air, l’aventure et les sports, mais nous apprécions également l’existence citadine classique. Nous sommes une famille très unie, ce qui n’a rien d’étonnant vu le temps que nous passons ensemble.
 

 

«L’Arctique m’a toujours fasciné. C’est un endroit d’une grande beauté et d’une grande intensité où je me sens très proche de la nature et de moi-même»

En 2008, après avoir vendu ma société de hedge funds nous avons acheté notre catamaran, Libellule. Nous voulions réaliser un vieux rêve et apprendre à naviguer. Si Marielle et moi-même sommes des alpinistes chevronnés, côté navigation, nous avions tout à apprendre. Et comme la Suisse n’a pas d’accès à la mer, les possibilités y sont rares. Nous nous sommes donc lancés à l’eau et nous y avons pris goût, un voyage en appelant un autre. Méditerranée (2009), Caraïbes (2010), côte est des Etats-Unis (2010). En 2011, nous avons ramené le Libellule en Méditerranée en passant par le Groenland et l’Islande. Et c’est là que nous avons caressé l’idée de tenter le passage du Nord-Ouest en 2013.

J’ai toujours été fasciné par l’Arctique. C’est un lieu merveilleux d’où se dégage une grande intensité, un lieu où je me sens très proche de la nature et de moi-même. Avant de tenter le passage du Nord-Ouest, j’avais déjà voyagé en Alsaka, dans le Yukon, au Svalbard et au Groenland ; j’ai toujours aimé la lumière et l’atmosphère du Grand Nord. Malgré tout, se rendre en Arctique à bord d’un voilier, c’est une toute autre expérience, une expérience inédite. Et puis avec un bateau, on peut accéder à des sites habituellement inaccessibles (tout en profitant d’un peu plus de confort que sous une tente où il faut batailler contre les moustiques…).

Partout, les habitants de l’Arctique que nous avons rencontrés étaient très gentils et accueillants, mais j’ai constaté un important glissement culturel au fur et à mesure que nous nous déplacions d’est en ouest. Alors qu’au Groenland, la culture inuit semble encore très forte, les villes et les villages que nous avons visités au Canada et en Alaska n’avaient rien à voir avec ce que nous imaginions. Les gens y vivent dans des habitations modernes avec des antennes paraboliques, et il y a des fast-foods. C’était franchement inattendu et un peu désolant, mais après tout, l’Arctique n’est pas un écomusée, et il serait injuste et malvenu de notre part d’attendre des Inuits qu’ils vivent comme dans les images d’Epinal.

«Les villes et les villages que nous avons visités au Canada et en Alaska n’avaient rien à voir avec ce que nous imaginions»

Il est intéressant de noter que nous avons rencontrés de nombreux autochtones plutôt ravis du réchauffement climatique et des hivers modérés, synonymes d’opportunités économiques. Le réchauffement de la planète est un phénomène des plus complexes, surtout dans un environnement aussi fragile que celui de l’Arctique. Les températures et la salinité des eaux changent, et leur impact sur les courants océaniques et la vie marine est considérable.

Ce n’est qu’après notre équipée que j’ai vraiment mesuré toute la complexité du réchauffement climatique. Nous avons vu beaucoup plus de banquise que nous ne pensions. L’étendue de la banquise avait gagné 30 % par rapport à l’an passé et certains autochtones nous ont confié qu’ils n’avaient pas vu autant de glace depuis 20 ou 30 ans. Toutefois, il ne faudrait pas conclure à une inversion de la tendance : la banquise de l’été 2013 était une aberration statistique, probablement due à un hiver froid combiné à une glace annuelle le plus souvent fine et des vents violents de nord-ouest en été. Le réchauffement climatique est une réalité, une triste réalité, et nous devrions faire tout notre possible pour réduire ses effets. L’univers arctique est virginal, encore plus beau et extraordinaire que je ne l’imaginais. Il faut que nous le préservions.

Lors de notre passage du Nord-Ouest, nous avons appris que ça en valait vraiment la peine d’aller au bout de ses rêves, même au prix de gros efforts et même si on risque d’échouer. Mieux vaut tenter l’aventure que vieillir avec des regrets. Quelle expérience unique de réaliser ça en famille ! Il faut certes un peu de préparation et la pression n’en est que plus grande. Nous avons de la chance. Rares sont ceux qui ont la possibilité de voyager en famille comme nous le faisons.

J’aimerais transmettre à mes filles le goût de la vie en plein air, l’attention aux beautés de la nature, l’esprit d’aventure et de persévérance, l’envie de voyager et de s’ouvrir aux autres cultures. Elles se sont sacrément bien débrouillées lors de la traversée du passage du Nord-Ouest ; elles ne se sont jamais plaintes, elles ont fait preuve de résistance face au froid et se sont données à fond. Elles seront durablement marquées par cette expérience, autant que nous.

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La musique de glace Map it

Connu pour son approche novatrice et conceptuelle de la musique, le compositeur norvégien Terje Isungset est aussi le fondateur du Ice Music Festival, un concept unique au monde. Directrice du projet web de Polar Sea, Stephanie Weimar a interviewé Terje afin d’en savoir davantage sur la musicalité si fascinante de la glace.

Upernavik, Groenland

Quand est-ce que tu as pris conscience pour la première fois de la musicalité de la glace?

R: On m’avait demandé de composer une musique pour un concert dans le cadre d’un festival qui se tenait au pied d’une chute d’eau glacée, en 2000. J’avais décidé d’utiliser certains éléments de cette chute, ainsi que de la pierre, des morceaux de bois et les sons de la rivière. Nous les avions associés à des instruments habituels et obtenu un rendu sonore fascinant. L’année suivante, nous avons donc décidé de procéder au tout premier enregistrement de musique de glace.

«Faire de la musique avec de la glace est une expérience qui a pour moi un sens très profond»

Q: Je suis très curieuse de savoir par quel processus la glace produit de la musique. Est-ce que les sons émis diffèrent selon le type de glace?

R:Oui. La glace de certains glaciers très anciens de l’Arctique produit une grande quantité de sons. D’autres types de glace, comme la glace artificielle, ne produisent aucun son. La glace des icebergs du Groenland, elle, produit un son très singulier. C’est précisément ce sur quoi je travaille dans le cadre de mon nouvel album.

Il est très difficile de décrire avec des mots en quoi ces sons sont différents. Mais c’est une question de tonalité et de vibration. C’est ce qui fait le caractère du son. La glace issue d’un glacier sonnera différemment selon ses origines et son ancienneté. En règle générale, plus on est profond (donc plus la glace est ancienne) et plus la pression est élevée. La glace ancienne est transparente. C’est exactement ce que l’on recherche, car elle offre aux notes une plus grande résonance. Mais c’est difficile à trouver. Normalement, la glace des glaciers tient sa couleur blanche des bulles d’air qu’elle renferme. Parfois, elle contient aussi de la terre ou d’autres composants. Dans ce cas, elle sonne moins. D’une certaine manière, elle fait « boum » au lieu de « bouuuuuum ».


 

«La glace s’intègre parfaitement aux autres types de musique conceptuelle»

Le son varie également selon la manière dont l’eau a gelé. La glace du pôle Sud ne fond jamais. Donc sa couleur est plus blanche et sa résonance moindre. Si vous frappez une tranche de glace provenant du pôle Sud, elle produira le son « clic ». Si vous prenez une tranche similaire provenant du pôle Nord, vous obtiendrez le son « cling ». Evidemment, je ne suis ni scientifique ni expert quant au processus par lequel la glace émet des sons. Ma spécialité, c’est la musicalité de ces sons.

Q: Selon toi, pour quelles raisons certains morceaux de glace sonnent-ils et d’autres pas?

R: Je ne saurais pas l’expliquer. C’est un mystère de la glace. La glace artificielle, par exemple, peut avoir divers aspects, mais en aucun cas elle ne produira pas le moindre son. J’ai testé de la glace artificielle au Canada, en Australie, en Inde, en Russie, au Japon, en Chine et dans toute l’Europe. Le résultat est toujours le même. J’en conclus que cela a un rapport avec le traitement de l’eau. En Russie, récemment, nous avons testé cent morceaux de glace naturelle, tous découpés selon un principe identique. Or, sur les cent morceaux, dix seulement produisaient des sons. Avec tous les autres, silence total. C’est assez difficile à comprendre.

Q: Qu’as-tu ressenti à Upernavik, au Groenland, en jouant avec de la glace provenant de glaciers aussi anciens ? Qu’est-ce qui te fascine tant dans l’ancienneté de la glace?

R: Je te laisse imaginer le très grand âge de la glace provenant de ces glaciers. On ne le connaît pas avec exactitude, mais je sais qu’au Groenland, des scientifiques danois ont procédé à des forages et trouvé de la glace âgée de 140 000 ans. Faire de la musique avec de la glace est une expérience qui a pour moi un sens très profond, quand on considère l’âge de la glace, celui de la Terre, et le temps depuis lequel l’Homme, en comparaison, est présent sur la planète. J’aime le travail conceptuel, surtout avec des éléments naturels, et surtout avec la musique de la glace. Trouver des instruments dans la nature, créer un lieu de concert dans un environnement naturel, jouer avec la nature, tout ça a un sens profond. Ca implique d’être en connexion avec la nature.

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«Par sa force, la nature nous surpasse. Et pourtant, elle est si fragile. Nous nous devons de la traiter avec égard»

Je crois également qu’il est important pour l’être humain de se sentir petit, parfois. Par sa force, la nature nous surpasse. Et pourtant, elle est si fragile. Nous nous devons de la traiter avec égard. Nous vivons sur Terre depuis si peu de temps. L’eau et la glace, elles, nous ont précédés de plusieurs millions d’années, ça met les choses en perspective.

A Upernavik, le plus difficile a été de se procurer de la glace. Naviguer entre les icebergs est une expérience incroyable. Ils semblent si proches et, pourtant, le bateau ne peut pas s’en approcher suffisamment pour pouvoir les extraire de l’océan. Pour moi, c’est Noël, quand on trouve un nouvel échantillon de glace dont on peut ensuite étudier le son.

Q: Quels autres types de musique joues-tu et composes-tu ? Comment les comparerais-tu à la musique de glace ?

R: Je suis batteur et percussionniste. La principale différence, c’est que je connais mes instruments classiques dans le moindre détail. Je connais tout de leur son. Je les pratique depuis mon enfance. La glace, elle, est fragile, elle se brise facilement et elle fond. D’un point de vue logistique, c’est aussi plus compliqué de travailler avec la glace et ça implique cent fois plus de travail. Mais la glace s’intègre parfaitement aux autres types de musique conceptuelle que je pratique. J’ai donné des concerts où mes instruments étaient de la nourriture, du bois, des ordures ou des sons industriels.

Q: Où aurons-nous la chance de te voir prochainement sur scène ?

R: Nous prévoyons de nous rendre au Canada à la fin février ou début mars 2015. Là-bas, nous jouerons des titres de mon nouvel album, Meditation. Nous sommes également sollicités pour des concerts en Sibérie, au Portugal, en France, au Japon, en Australie, au Danemark et en Suède, mais il n’y a pas encore de dates fixées. La liste des concerts à venir se trouvera sur le site www.icemusic.no. Et bien sûr, nous serons présents pendant le Ice Music Festival de Geilo, en Norvège, du 5 au 7 février. Passez nous voir!

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Le passage du Nord-Ouest à travers l'Histoire

Une fois que les Européens ont pris conscience de la véritable taille du continent nord-américain, le passage du Nord-Ouest a pris des allures de Saint Graal. Depuis le XVe siècle, il a nargué les explorateurs en quête d'une route plus rapide pour rallier l'Europe à l'Asie, engloutissant dans ses méandres ceux d'entre eux qui s'y étaient mal préparés. Ce n'est qu'en 1906 que le premier voyage mené par Roald Amundsen a surmonté les nombreux écueils de l'archipel arctique et est parvenu à franchir le passage d'est en ouest.

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Amundsen, le Dernier Viking

Par Stephen Bown, auteur de The Last Viking, the Life of Roald Amundsen

En septembre 1903, après plusieurs semaines de navigation dans le désert glacé du passage du Nord-Ouest, le bateau de Roald Amundsen, le Gjoa, heurte un rocher immergé dans le détroit de Rae. Un orage éclate, et deux jours durant, des vagues immenses et des vents déchaînés s’abattent « violemment et sans relâche » sur la petite embarcation. « Tout reposait sur mes épaules », se rappelle Amundsen. « À un moment donné, je dus faire un choix : abandonner le Gjoa ou affronter la mort, avec toutes les âmes à bord. » Dans une ultime tentative, l’équipage balance par-dessus bord de grandes quantités de cargaison dans l’espoir d’alléger le bateau. Une énorme vague soulève alors l’embarcation et la projette sur une surface rocheuse avec une force prodigieuse : « Boum, boum, boum ». Le Gjoa, endommagé mais libéré, put glisser le long de la zone rocheuse et repartir sur les flots agités. Ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’Amundsen et ses six équipiers frôlent la catastrophe dans le passage du Nord-Ouest, entre 1903 et 1906.

Bien que connu aujourd’hui comme « le Norvégien qui battit Scott au pôle Sud », Amundsen était à son époque l’explorateur le plus renommé, surnommé « le dernier Viking ». Au long d’une carrière de plusieurs décennies, ses expéditions aussi audacieuses que fascinantes, au cours desquelles il survécut notamment à deux crashs aériens ainsi qu’à l’attaque d’un ours polaire, permirent de repousser les limites de la connaissance géographique et tinrent en haleine des millions de personnes.

«À un moment donné, je dus faire un choix : abandonner le Gjoa ou affronter la mort, avec toutes les âmes à bord» – Amundsen

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Les exploits accomplis par Amundsen remontent à un siècle, soit à une époque où les régions arctiques étaient encore terra incognita. Il n’y avait ni guide local, ni communications fiables, ni de points de réapprovisionnement d’urgence accessibles. En outre, les explorateurs devaient également composer avec des techniques de conservation de la nourriture primitives, des tissus et des vêtements de moins bonne qualité. À l’époque, les régions polaires étaient incroyablement reculées et dangereuses.

Amundsen, personnage énigmatique, vit ses expéditions couronnées de succès, car il était différent de la plupart des explorateurs de son temps. Irrévérencieux, il se moquait de la pensée dominante, prêt à apprendre de tout le monde et nourrissant de grands rêves. Constamment tourné vers l’avenir, il modifiait et perfectionnait ses techniques et son équipement au fil du temps. Passant du bateau aux skis puis au traîneau, du biplan au dirigeable, il se réinventait constamment, tel un artiste qui changerait d’instrument.

«Amundsen était à son époque l’explorateur le plus renommé, surnommé le dernier Viking»

C’était un homme excentrique et charmant, doté d’un sens de l’humour prononcé et capable d’autodérision, mais aussi un conteur de talent. « J’ai essayé d’écrire un petit poème », écrivit-il alors qu’il skiait en direction du pôle Sud. « Sur la curiosité insatiable de l’homme, les mystères fascinants des étendues glacées… Mais le poème n’était pas bon. Je suppose qu’il était trop tôt, ce matin-là. » Selon Ellsworth, qui participa à deux expéditions polaires à ses côtés, Amundsen avait hérité d’un « appétit physique héroïque qui n’avait d’égale que sa curiosité ». Il semblait parfaitement se satisfaire d’un régime monotone constitué de pemmican et de biscuits au muesli, mais il pouvait également se nourrir de n’importe quoi, sans jamais éprouver de réticence à l’idée de chasser des proies plus inhabituelles, tels que les dauphins, les phoques et les pingouins, dont le goût de la chair n’était, selon lui, pas si éloigné de celui du bœuf. Un jour, il mangea même l’un de ses propres chiens de traîneau. S’il ne fut jamais un grand buveur, Amundsen se servait néanmoins un verre d’aquavit ou d’un alcool quelconque, chaque soir, à 17 heures précises.

Amundsen demeurera dans les mémoires comme l’un des plus grands explorateurs de tous les temps, sur le plan technique. Le style de ses expéditions, son approche rationnelle et sans romantisme, furent la clé de sa réussite là où d’autres avaient échoué, dans l’un des milieux les plus hostiles et impitoyables qui soit, où la plus petite erreur peut conduire à l’échec sinon à la mort. Amundsen, sa méthode forte, sa maestria et son sens incomparable de l’autopromotion ont modifié à jamais notre perception de la géographie de la planète et inspiré les expéditions ultérieures.

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Icebergs Map it

De Richard Tegnér, architecte suédois. Après une longue navigation en eaux libres sur le DAX, un voilier de 9,50 m, Richard et ses coéquipiers atteignent enfin le Groenland, première escale de leur traversée du passage du Nord-Ouest.

22 juillet - Baie de Disko, Groenland

Pendant mon quart de 4 à 8 heures du matin, nous apercevons les premiers icebergs. Mais je devrais d’abord commencer par expliquer qu’il est très difficile de distinguer l’écume des icebergs quand on est ballotté pendant des heures sur les vagues. Certains icebergs ressemblent à des sommets alpins, d’autres à des bateaux ou à des voitures en polystyrène. En fait, ils peuvent prendre n’importe quelle forme. Certains semblent totalement immobiles tandis que d’autres avancent en écrasant les vagues. Nous craignons en permanence de heurter un iceberg ou un amas de glace.
 

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