Polar Sea 360°

Épisode 04

Science sauvage

Superbe mouillage Map it

De Richard Tegnér, architecte suédois, chroniqueur de la traversée du passage du Nord-Ouest sur le voilier DAX. L’équipage accoste sur la plage ensoleillée du cap Hatt, pour faire quelques réglages sur le bateau.

9 août - Cape Hatt, Nunavut

En me levant, je suis accueilli par un splendide soleil. Je prends mon petit-déjeuner seul sur la passerelle. Ensuite, Bengt et moi prenons le zodiac pour aller chercher de l’eau à terre, un jerricane d’huile, un seau, un entonnoir, des gâteaux d’apéritif et la caméra. Nous avons trouvé une source dans un vallon sous la moraine frontale du glacier où nous remplissons les jerricanes d’eau fraîche. Après les avoir déposés sur la plage, nous montons un peu sur le flanc de la montagne. J’ai beaucoup filmé et je crois que les prises de vue sont réussies.

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La vue depuis l’un des sommets les moins élevés est exactement comme je l’espérais. Tout en haut, Bengt, qui a gravi la l’autre versant, est un minuscule point sur l’arête. Moi-même, je me sens tout petit, presque rien. Nous faisons plusieurs allers et retours avec le zodiac et les jerricanes d’eau et communiquons par radio VHF. Nous faisons le plein et avons rempli deux jerricanes de 10 litres en réserve. Nous essayons de pêcher sur le bateau et attrapons une petite épinoche dont la gueule n’est guère plus grosse que l’hameçon. Je la détache et la rejette à l’eau. Bengt nous prépare pour le dîner des nouilles avec du jambon en boîte (Jaka Bov) et de la sauce tomate.

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De nouvelles méthodes de chasse Map it

Par Natasha Mablick, professeur de langue et d’histoire en devenir, chasse le narval chaque printemps aux alentours de Pond Inlet. Elle explique son lien avec la chasse et les changements importants, dans les schémas de migration du narval, qu’elle a observés cette année.

Milne Inlet, Nunavut

Le narval est un élément incontournable de la culture et de l’alimentation inuit. Le maktaaq, la peau du narval peut être consommée cuite ou crue. Sa texture est proche de celle du poulpe. La viande peut être bouillie, séchée ou frite. Certaines parties proches des tendons sont même utilisées pour étanchéifier les kamiks, nos bottes en peau de phoque.

Le narval est important pour moi parce qu’il fait partie de la culture que je ne veux pas voir disparaître. Il représente de la nourriture mais aussi des pratiques que l’on doit se transmettre de génération en génération. Je ne pourrais pas chasser le narval si je n’y avais pas été initiée dès le plus jeune âge. Par exemple, il est important de viser un endroit précis pour que le narval flotte. Si vous tirez à un autre endroit, il va couler.

«Le narval fait partie de la culture que je ne veux pas voir disparaître»

Le narval comme tous les animaux, migre en fonction de la nourriture et des changements dans son environnement. Il vit en eau libre et migre vers le Nord en mai et juin lorsque la banquise recule. Les changements dans son environnement, comme les modifications de la salinité de l’eau lorsqu’elle gèle ou fond, lui indiquent qu’il est temps d’entamer sa migration. Bien évidemment, les chasseurs utilisent les mêmes informations pour anticiper les schémas migratoires des narvals. Depuis trois étés, le ministère de la Pêche et des Océans suit de près les mouvements des narvals et partage ses observations avec notre communauté. L’échange d’information est indispensable pour les chasseurs inuit, surtout pendant la chasse. Ils sont constamment rivés à leur radio, à se communiquer des informations sur la météo et les animaux qu’ils ont aperçu ou non dans les environs.

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On ne chasse le narval qu’au printemps ou en été. Il y a deux manières de procéder : soit on chasse à bord d’un bateau soit depuis le bord de la banquise, en n’utilisant le bateau que pour le récupérer. On commence en mai, au tout début de l’ouverture des glaces, on va vers Nallua (Low Point) ou Saattut (Lavoie Point). Une fois que toute la glace a disparu, en été, le narval se dirige vers l’est, vers Milne Inlet et Tremblay Sound où il se prépare à mettre bas. Cette année, la chasse semble différente des autres années ; personne n’a attrapé de narval à Nallua, Saattut, Tremblay Sound ou Milne Inlet. Partout, les chasseurs disent la même chose : il y a moins de narvals cette année.

Je suspecte que les cargos qui passent dans la région contribuent au changement d’itinéraire des narvals. Ils sont très sensibles au bruit. C’est la première fois que la mine de Mary River a envoyé des bateaux à Pond Inlet, et comme par hasard, c’est cette année qu’on note une baisse significative de la population de narvals. Lorsqu’on campe, on essaie de ne pas trop piétiner, parce que le bruit de nos pas sur le rocher peut faire fuir les narvals. À bord d’un bateau, la chasse est encore plus délicate parce que le bruit du moteur les fait fuir, ils nagent plus vite et restent plus longtemps sous l’eau. Si notre minuscule embarcation en aluminium d’à peine 5 mètres les dérange, imaginez l’impact que peut avoir un immense navire cargo.

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«Je suspecte que les cargos qui passent dans la région contribuent au changement d’itinéraire des narvals»

Lorsque j’étais plus jeune je passais beaucoup de temps dans la nature avec mes grands-parents. À leur mort, il n’y avait plus personne pour m’accompagner, alors j’ai saisi chaque occasion lorsqu’elle se présentait. Je ne voulais surtout pas abandonner tout cela. J’ai eu la chance de pouvoir accompagner mon oncle, James Arvaluk. Grâce à lui j’ai pu enrichir mes connaissances et gagner en expérience.

Je me sens vivante au milieu de la nature. J’ai l’impression que je n’ai à me soucier de rien ; on chasse pour se nourrir et tout ira bien. Si je ne pars pas camper ou chasser pendant un moment, je me sens perdue, irritable. Je suis moi lorsque je suis dans la nature. Je suis fière d’être inuit quand je suis dans la nature. Je veux que mon fils grandisse ici, au contact de la nature comme James et moi l’avons fait. J’ai le sentiment que je peux vieillir sereinement, je connais suffisamment bien nos traditions, notre culture et nos coutumes, comme la chasse, la récolte, la navigation, les voyages et les moyens de communication. Nous n’avons jamais utilisé de traineaux à chiens ou de bateaux en peau de phoque. Nous avons des motoneiges et des bateaux en aluminium, mais nous avons pu nous imprégner de nos traditions alors même qu’elles évoluaient, et avant l’arrivée de toute cette activité économique.
 

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Recherches sur le narval dans l’Arctique Canadien

Par Sandie Black, vétérinaire spécialiste de la faune, basée à Calgary. Pendant l’été 2013, Sandie Black a passé une semaine dans un camp de chasse inuit à Milne Inlet, dans l’État du Nunavut, avec l’équipe de l’expédition Narwhal Tusk Discoveries. Elle y a travaillé en étroite collaboration avec des chasseurs et des scientifiques afin d’étudier l’état de santé de ces fascinantes créatures, les narvals.

En 2004, j’ai eu l’occasion de travailler avec le ministère Pêches et Océans du Canada dans des camps d’été ayant pour objet l’étude du narval. C’était pour moi un événement des plus privilégiés et inattendus de ma carrière. Ces camps sont installés à plusieurs endroits de l’Arctique canadien oriental, là où les narvals se regroupent pendant la période sans glace, en général au mois d’août. Bien que je fusse habituée à camper et à mener des activités de pleine nature, j’étais très enthousiaste à l’idée qu’un avion Twin Otter me dépose sur une plage de l’île de Baffin pour un séjour de deux semaines.

J’avais beaucoup de choses à y apprendre, depuis l’observation saisonnière des ours polaires, jusqu’à la manière d’installer des filets et de manipuler des narvals. Ces douces baleines de trois ou quatre mètres, avec leur belle peau tachetée de gris et de blanc, ont très vite conquis mon cœur. Cet été-là, durant la capture et le marquage satellite de huit narvals, j’ai collecté des échantillons et des données permettant d’évaluer sommairement leur état de santé ainsi que le stress généré par leur capture. La manipulation d’animaux en liberté leur cause inévitablement du stress, mais tout est fait pour le réduire au maximum.

En observant au fil du temps les niveaux de stress hormonaux des narvals ainsi que les protéines liées au stress et la flore bactérienne de leur peau, nous recherchons des indices montrant que leur niveau de stress est en augmentation et que leur indice de santé diminue à mesure que le changement climatique et les activités humaines affectent l’habitat des narvals. À l’aide des échantillons stockés d’année en année, on peut utiliser ces données aussi bien rétrospectivement que de manière prospective, du fait que nous travaillions avec des chasseurs et des narvals. Le travail sur les hormones de stress a été appliqué à de nombreuses espèces sauvages, en tant que composante de l’indice de santé. Amy Apprill, chercheuse à l’Institut océanographique de Woods Hole, a montré que les communautés bactériennes présentes sur la peau des baleines à bosse peuvent être utilisées comme indicateurs de leur santé. En effet, ces bactéries évoluent en fonction de l’état de santé de leur hôte.

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«Les écosystèmes des régions polaires sont moins complexes que ceux des régions tempérées. Ils sont moins résilients et s’adaptent moins bien aux perturbations dues à l’activité humaine»

Par sa position de super-prédateur intimement associé au milieu glaciaire, et en tant que principale source de nourriture pour la chasse de subsistance inuit, le narval est un excellent indicateur de la santé et de la résistance de l’écosystème de l’Arctique. Sur la base des observations, les individus et les populations de narvals semblent pour l’instant bien réagir aux évolutions qui touchent leur environnement. Cependant, le haut niveau de spécialisation qui caractérise le fait de vivre et se nourrir dans les eaux glacées de l’océan Arctique pourrait limiter leur capacité à s’adapter si le réchauffement de l’Arctique se poursuivait, ce qui est source de préoccupations. Des travaux récents menés par Cortney Watt, l’un de mes collègues au sein des équipes de recherche d’été, ont montré que les narvals peuvent être plus flexibles que prévu dans leurs choix diététiques. Cortney s’est intéressé aux niveaux des isotopes stables sur les échantillons de peau d’animaux issus de différentes populations de narvals et a montré que la source d’alimentation principale varie d’une population à l’autre et en fonction du sexe.

Tout au long de mes travaux au contact de cette espèce, grâce aux innombrables moments de bonheur que j’ai vécus, plongée dans les paysages grandioses de notre Arctique, mon intérêt pour la santé des narvals n’a cessé d’augmenter d’année en année. Aujourd’hui, il y a un foisonnement d’articles scientifiques décrivant les effets potentiellement néfastes du changement climatique d’origine anthropogène sur la santé des écosystèmes de l’Arctique. Il s’agit de la région du monde la plus rapidement et profondément affectée par le changement climatique. Les écosystèmes des régions polaires sont moins complexes que ceux des régions tempérées et tropicales. Le nombre et la diversité des espèces y sont plus réduits, et le système est moins résilient, moins souple, et donc moins à même de s’adapter aux perturbations liées aux activités humaines.

«Ces douces et belles baleines ont très vite conquis mon cœur»

Grâce à nos travaux, nous espérons identifier une ou plusieurs façons robustes et non invasives d’évaluer la santé des narvals. Les résultats peuvent aider à surveiller la santé des populations et anticiper leurs besoins en mesures et espaces de protection. Nous voudrions également rechercher les corrélations possibles entre l’évolution de l’état de santé des populations d’une part, et d’autre part : – les mutations de l’environnement (augmentation du transport maritime, pêche, extraction des ressources ou encore tourisme), – les changements liés au climat affectant la couverture de glace de l’océan, sa salinité et l’activité orageuse, – la présence accrue de prédateurs comme les épaulards, – et enfin l’introduction potentielle de maladies à travers la remontée vers le nord d’espèces mammifères plus méridionales en raison du recul des glaces.

Nous espérons que ce travail permettra d’intensifier les efforts visant à atténuer les effets du changement climatique tant sur l’un des animaux les plus emblématiques de l’Arctique que sur les populations et communautés qui partagent les eaux du Nord.

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La Chasse, notre héritage Map it

Par Michael Kusugak, un écrivain et conteur qui a grandi à Naujaat, dans le territoire canadien du Nunavut. Il nous explique l’importance de la transmission orale et de la tradition cynégétique dans la culture inuit.

Milne Inlet, Nunavut

Je me souviens de ma grand-mère me racontant des histoires.

« Taipsumaniguuq… », toutes les histoires commençaient ainsi, « On raconte qu’il y a longtemps… »

Les récits traditionnels et les légendes, comme celle de Lumaajuuq, avaient diverses fonctions. Dans notre igloo éclairé par le qulliq, une lampe à huile traditionnelle, j’étais allongé à côté de ma grand-mère qui me racontait des histoires pour m’endormir. J’ai grandi dans un monde où l’écrit était inexistant. Les histoires était donc là pour nous divertir, nous faire prendre conscience de notre passé, nous informer du présent et nous instruire. La morale nous était enseignée à travers ces histoires : nous apprenions à vivre ensemble, à prendre soin des enfants, à aider les faibles, à supporter les épreuves du quotidien et à œuvrer pour le bien.

L’histoire de Lumaajuuq met en lumière notre dépendance aux animaux de l’Arctique. Nous mangeons du maktaaq, un plat à base de peau de baleine. Nous utilisons le plus souvent la peau de la baleine boréale et nourrissons nos chiens avec sa chair. Les défenses de narval et de morse sont transformées en mousquetons efficaces pour nos attelages. Et puis il y a bien sûr le phoque, le plus important des animaux.

«Nous adorons notre alimentation, nous sommes fiers de notre héritage et nous apprenons à nos enfants à faire de même»

Pour les Inuits, le phoque est l’alpha et l’omega. Par le passé, sa graisse alimentait les qulliqs, qui servaient aussi à chauffer les igloos. Leurs os étaient utilisés pour la fabrication d’outils et de jouets. Aujourd’hui, la graisse de phoque est surtout un condiment bienvenu qui complète notre alimentation, la peau étant réservée à la confection de vêtements.

Il existe de nombreuses espèces de phoques, mais les deux plus courantes sont le nattiq, ou phoque annelé et l’ugjuk, ou phoque barbu. La peau de phoque annelé est utilisée pour les vêtements couvrant la partie haute du corps et les jambes. Le phoque barbu est très apprécié pour la confection de semelles, car sa peau est épaisse et résistante. Nos bottes ou kamiik sont chaudes et légères. Les bottes de travail sont réalisées en peau de phoque épilé et elles résistent à l’eau. Les niururiat, chaussures richement décorées étaient généralement portées lors de festivités. Aujourd’hui, c’est le modèle le plus répandu, même si certains d’entre nous préfèrent les kamiik ordinaires, certes sans fourrure mais si pratiques et robustes.
 

«L’histoire de Lumaajuuq met en lumière notre dépendance aux animaux de l’Arctique»

Avant l’arrivée du pétrole dans le Grand-Nord, nous brûlions l’huile de phoque dans nos qulliq, la tourbe de mousse et la linaigrette ou « coton arctique » servant de mèche. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à brûler du bois. Je viens d’une terre dépourvue d’arbres où le bois était trop précieux pour être brûlé. Nous en avions besoin pour réaliser des poignées, des traineaux, des kayaks ou d’autres objets.

Les os de phoque pouvaient être travaillés en embouts pour les forets à archet (un dispositif servant à faire du feu). Ceux du phoque barbu étaient utilisés dans un jeu de construction appelé inuujat. De la forme d’un bloc de glace, les pièces permettent de réaliser un igloo, des éléments d’un traineau, des chiens ou d’autres sujets. Le but du jeu est de recréer une famille au grand complet avec tout ce dont elle a besoin. Enfin, l’ajagaqs, un jeu d’adresse proche du bilboquet, était également en os.

«La viande de phoque est non seulement délicieuse, mais elle réchauffe aussi le corps»

Mais par-dessus tout, les phoques étaient notre nourriture. La viande de phoque est non seulement délicieuse, mais elle réchauffe aussi le corps. Les vieux Inuits ne mangeront jamais de viande de phoque s’ils se trouvent à une latitude méridionale, elle donne trop chaud et fait transpirer. Mais par une journée glaciale, rien de mieux qu’un bouillon de phoque pour se réchauffer.

Voilà des milliers d’années que nous vivons dans la partie la plus froide du monde. On nous a appris à vivre en harmonie avec la nature qui subvient à nos besoins. Mais nous sommes toujours prêts à affronter des jours moins fastes. Et pour ça, le mieux, c’est de s’assurer que la faune reste abondante.

Nous adorons notre alimentation, nous sommes fiers de notre héritage et nous apprenons à nos enfants à faire de même. Ça me remplit de joie de voir que mes fils sont de bons chasseurs et qu’ils apprécient la nourriture traditionnelle qui est la nôtre. Nos jeunes apprennent l’art de la tannerie et de la couture, comme leurs parents et leurs grands-parents en leur temps. Depuis des millénaires, les animaux nous ont permis de vivre dans un univers où la neige est constamment présente et où les températures de – 50° sont courantes. C’est pourquoi je n’hésite pas à dire que je confie ma vie aux phoques.

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Fred, le pilote et le chien à trois pattes Map it

Par David New, réalisateur de la série Polar Sea 360°. En séjour à Pond Inlet, David passe l’essentiel de son temps à se renseigner et à prendre des notes sur la cuisine, les animaux, les loisirs typiques de la région. Mais il n’aurait jamais imaginé devenir lui-même une attraction pour les habitants à travers ses pratiques culturelles les plus folles !

Île Bylot, Nunavut

Le pilote d’hélicoptère qui nous conduit sur l’île Bylot est un vétéran de 40 ans d’expérience. Il a été formé en 1973 et n’a volé qu’en Arctique depuis. J’en déduis que notre petite excursion au-dessus du détroit gelé, c’est du gâteau pour lui. Juste avant de nous rejoindre pour nous emmener faire la traversée, il a porté secours à 31 personnes parties à la dérive sur un morceau de glace qui s’était détaché de la banquise en les emportant.

Fred a un chien à trois pattes, Mukluk, qui le suit partout, y compris dans les airs. Une petite couverture est installée pour lui au pied du siège du copilote. Sauf qu’on n’a pas de copilote. Au lieu de ça, c’est moi, qui hérite de sa place, car John, mon caméraman, monopolise toute la place à l’arrière. Avec son harnais et son trépied, il filme par la porte ouverte. Je parie que ça caille, derrière. On est bien mieux à l’avant, surtout quand on a un chien sur les genoux pour nous réchauffer.

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Nous sommes à peine de retour de cette longue journée, quand Fred reçoit un appel. Un petit groupe de chasseurs qu’il a secourus une semaine plus tôt est retourné sur la banquise disloquée pour tenter de récupérer leurs Ski-Doos et leur matériel. Résultat, il faut à nouveau les secourir.

Le lendemain matin, je m’attends à ce que Fred soit d’humeur à glisser une réflexion acerbe sur les imbéciles capables de mettre leur vie en péril par deux fois, mais il ne fait rien de tel. Il dit qu’il éprouve de la compassion pour eux. Ce sont des gens qui ne possèdent presque rien. Ces motoneiges occupent une place importante dans leur vie et il leur est très difficile de les remplacer. Lorsque Fred est arrivé sur place, ils avaient passé une semaine à arpenter la glace et ils étaient affamés. Fred ne considère pas ça comme de la témérité, il éprouve de la compassion pour les personnes en grande difficulté. Fred est un homme bon, une espèce de dalaï-lama volant.

Nous lui demandons son numéro de téléphone portable. Si je fais quelque chose de stupide, si je me mets en danger et que j’ai besoin d’être secouru, je veux que ce soit par lui.

Et par Mukluk, qui lui non plus ne porte aucun jugement.

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Compter Les ours blancs Map it

Par Stephen Atkinson, biologiste et vétérinaire, responsable du programme de marquage-recapture de l’ours blanc dans la baie de Baffin qui recense la population d’ours polaires au Nunavut.

Baie de Baffin, Nunavut

Je n’avais pas prévu de travailler spécifiquement sur les ours blancs. Mais comme beaucoup de gens qui étudient cette espèce, une fois qu’on commence, on devient accro. Il reste tant de choses à découvrir sur cet animal étonnant.

Ici, en mer de Baffin, nous effectuons un comptage des ours blancs. Notre principal objectif est de déterminer la taille et l’état de la population, ainsi que le taux de reproduction et de survie. La zone d’étude s’étend de la côte est de l’île de Baffin jusqu’au Groenland, au sud jusqu’au détroit de Davis et au nord vers l’entrée du passage du Nord-Ouest, dans le détroit de Lancaster. Les recherches sont effectuées pour le compte des gouvernements du Nunavut, du Canada et du Groenland, qui sont tous impliqués dans la sauvegarde et la gestion des populations d’ours blancs.

«La population actuelle d’ours blancs est à son plus haut niveau depuis les premiers recensements»

C’est un projet différent des autres. Normalement, quand on étudie les ours blancs, on les anesthésie puis on les capture afin de recueillir les données qui nous intéressent. Chaque animal est marqué à l’oreille ou tatoué sur les lèvres afin de pouvoir être identifié lors d’une recapture. Or, dans le cadre de ce programme, nous n’avons manipulé aucun ours. Nous avons identifié chaque individu grâce à son ADN. L’ADN a servi de marqueur génétique, « d’empreinte digitale », et s’est substitué aux étiquettes plastiques habituellement utilisées.

Obtenir l’ADN d’un ours blanc sans le capturer est moins compliqué qu’il n’y paraît. On commence par l’approcher en hélicoptère. Ensuite, on lance une fléchette dont l’embout prélève un petit morceau de peau d’environ 4 mm de diamètre avant de retomber sur le sol. L’ours peut repartir, un peu secoué mais indemne, et on récupère l’échantillon de peau pour faire la biopsie. L’ADN permettra de déterminer le sexe et de caractériser chaque individu. On évalue visuellement l’état physique et l’âge de l’animal. On compte aussi le nombre de petits, avec une estimation de leur âge.

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Ces trois dernières années, nous avons collecté les empreintes génétiques de plus d’un millier d’ours. A partir du nombre d’animaux fichés et selon le nombre de fois que nous recroisons un individu, nous pouvons calculer la population totale d’ours blancs dans la région. Cette méthode d’estimation, appelée marquage-recapture, est utilisée dans le monde entier pour le suivi des populations d’animaux sauvages.

En tant que biologistes, nous nous préoccupons énormément du bien-être des animaux que nous étudions et nous cherchons à leur infliger le moins de stress possible. Tout contact humain, que ce soit un survol en hélicoptère ou une anesthésie, provoque un certain degré de stress. Et justement, tout est une question de degré. En utilisant des fléchettes à biopsie, nous limitons le contact avec les animaux et nous minimisons leur stress.

«Depuis quelques dizaines d’années, l’ours blanc est devenu le symbole   de l’impact du changement climatique»

Depuis quelques dizaines d’années, l’ours blanc est devenu le symbole de l’impact du changement climatique. Ce qui a eu pour résultat de relancer les études sur l’espèce, les effets potentiels du réchauffement global sur les ours blancs n’étant pas forcément faciles à mesurer. D’où l’intensification généralisée des efforts de suivi au Canada, où se concentre la majorité des ours blancs.

Une des conséquences attendues du changement climatique est la diminution de la glace pluriannuelle et l’augmentation de la glace de première année dans certaines régions de l’Arctique. Certains avancent l’hypothèse que l’augmentation de la glace de première année sera au départ bénéfique aux phoques et aux ours blancs, provoquant une hausse de leur population respective. Imaginez que vous êtes un ours blanc. Une de vos méthodes de chasse consiste à casser la glace au-dessus d’une tanière de phoque. Plus la glace est mince, plus il sera facile de la briser. En général, ces deux espèces n’aiment pas la glace pluriannuelle parce qu’elle est très épaisse. Les ours n’arrivent pas à la briser et les phoques ne peuvent pas garder ouverts des trous de respiration ou établir leur tanière sous la surface.
 


 

«Il est important d’anticiper l’impact des changements environnementaux sur les ours blancs et de formuler des prévisions sur l’avenir de l’espèce»

Si la banquise continue de se détériorer, il y aura plus d’eau libre. Un animal qui a l’habitude de se déplacer et de chasser sur la banquise sera désavantagé pour se nourrir et survivre dans un environnement sans glace. Ce qui aura une incidence sur la démographie et/ou la répartition des ours : ils iront là où est la glace et seront plus rares dans les secteurs sans glace. Qui dit moins de glace dit moins d’ours.

Il est important d’anticiper l’impact des changements environnementaux sur les ours blancs et de formuler des prévisions sur l’avenir de l’espèce. Mais les prévisions doivent être testées pour savoir si elles vont ou non se réaliser. Les gestionnaires de la faune sauvage et les biologistes de la conservation ne peuvent pas contrôler ce qui risque de se produire dans 50 ou 100 ans. Ce qu’il faut, c’est surveiller ce qui se passe en ce moment même et réagir de manière appropriée. D’où l’importance de notre projet en mer de Baffin. Ces recherches nous fournissent les chiffres actuels ainsi que les tendances, c’est-à-dire des informations qui nous permettent d’agir aujourd’hui.

 
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De Richard Tegnér, chroniqueur de la traversée du passage du Nord-Ouest sur le voilier DAX. L’équipage accoste sur la plage ensoleillée du cap Hatt, au Nunavut, pour faire quelques réglages sur le bateau.

10 août - Cape Hatt, Nunavut

Comme chaque matin, Martin était en train de réparer quelque chose dans le moteur. Comme il râlait et s’agitait beaucoup, je me suis dit qu’il y avait quelque chose de vraiment grave. Qu’est-ce qu’il se passe ? Nous essayons de sortir de la baie à la voile (c’est moi qui barre), Bengt hurle : « Des hauts-fonds ! Mets le cap sur le port ! » Bang ! J’éteins le moteur et nous échappons au banc de sable. Mais le moteur se met à chauffer. Il crache de la fumée et le système de refroidissement ne marche pas. Martin descend dans la cale pour réparer le moteur. Un moment après, tout semble rétabli, mais rebelote deux heures plus tard. La première fois que le moteur était en surchauffe, nous étions en train de quitter le mouillage de Cape Hatt. Nous avons ensuite remorqué le DAX avec le zodiac pendant cinq heures. Réparer un moteur en mer est une entreprise trop périlleuse.

Presque toutes les difficultés rencontrées sur le DAX ont été résolues par Martin. C’est lui le plus compétent. Bengt et moi proposions notre aide, mais Martin préférait régler les choses par lui-même. Je pense que c’était trop pour lui.
 

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