Polar Sea 360°

Épisode 05

Exilés en Arctique

Fin du voyage pour le DAX Map it

De Richard Tegnér, architecte suédois, chroniqueur de la traversée du passage du Nord-Ouest. Des problèmes de moteur récurrents sur le DAX coupent court au périple de Richard sur le voilier. Il fait maintenant du bateau-stop dans l’Arctique.

10 août - Pond Inlet, Nunavut

Aujourd’hui, j’écris de mauvaises nouvelles: nous avons décidé de renoncer à traverser le passage du Nord-Ouest sur le DAX. Martin nous a fait comprendre qu’il était dépassé par tous les problèmes. Il veut abandonner et rapporter le voilier au Groenland pour le mettre en cale sèche. Il justifie sa décision en disant qu’il est risqué de continuer avec un moteur qui n’est pas fiable. Dans presque chaque port ou mouillage, Martin a dû plonger dans le moteur pour réparer sans fin diverses avaries.

Depuis l’annonce de cette décision, tout le monde est soulagé. S’aventurer dans le passage avec un moteur peu fiable est trop dangereux. Nous faisons route vers Pond Inlet pour avertir nos proches. Je ne regretterai pas la mauvaise ambiance qui régnait à bord, ni le stress du voyage, mais je suis déçu que le projet n’ait pas abouti. Je n’ai pas encore envie de rentrer à la maison.

 

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Le prix du relogement Map it

Lucie Idlout est une chanteuse de rock alternatif et une auteure-compositeure canadienne influente. Elle a sorti trois albums, fait une tournée au Canada ainsi qu'en Europe, et assuré la première partie d'artistes célèbres comme les White Stripes ou Buffy Sainte-Marie. Son inspiration musicale vient de son enfance à Nunavut et aussi de ses racines indigènes, marquées par la sombre histoire du relogement forcé des Inuit canadiens. Lucie parle avec Stephanie Weimar, la directrice de la partie web du projet Polar Sea 360°, de l'impact du relogement sur ses grands-parents et le reste de sa famille.

Resolute Bay, Nunavut

En 1953 et 1955, des familles Inuit ont été déplacées d’Inukjuak, au Québec, et de Pond Inlet, Territoires du Nord-Ouest (aujourd’hui Nunavut), pour être relogées plus au nord sur des terres de l’Arctique inhabitées baptisées Resolute et Grise Fiord. Le grand-père de Lucie Idlout et sa famille furent du voyage.

«Ma famille avait un mode de vie nomade avant d’être relogée à Resolute»

Q : Comment vivait votre famille avant le relogement ?

R : Ma famille avait un mode de vie nomade avant d’être relogée à Resolute. Elle passait le printemps et l’été dans un endroit nommé Aullativik, dans la région de Mittimatalik. Mittimatalik est située à l’extrémité nord de l’île de Baffin. Ma mère y est née, dans un qarmaq [maison de tourbe], au pied d’une grande colline, en haut de la plage d’Aullativik. La région était riche en mammifères marins et autres animaux sauvages.

Mon grand-père, Joseph Idlout, était un chasseur renommé et respecté pour son savoir-faire. C’était un progressiste, qui s’est toujours assuré que sa famille ne manque de rien. Aux yeux des Inuit c’était un homme très riche, même si des Occidentaux n’auraient jamais dit ça de lui. Il avait de nombreux chiens, quelques bateaux et tout l’équipement nécessaire pour pourvoir aux besoins de sa famille. Toute la nourriture était le fruit de la chasse et les vêtements étaient cousus par ma grand-mère, Kidlak. C’étaient les années 50, avant l’installation des Inuit dans des communautés institutionnalisées ; bien avant les maisons, l’électricité, la plomberie, le chauffage et les commodités modernes que nous connaissons aujourd’hui. Ma mère me racontait que petite, ses animaux domestiques étaient des oies des neiges ou des lemmings. C’était une époque différente.

«Mon grand-père Joseph n’a pas accepté de son plein gré. Il y a été forcé»

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Q : Comment votre famille a-t-elle été contrainte à emménager à Resolute ?

R : Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement canadien, mon grand-père Joseph n’a pas accepté de son plein gré. Il y a été forcé. On lui a menti, on l’a trompé, comme tous les autres qui ont été contraints de se reloger à Resolute et à Grise Fiord. On lui a dit que Resolute était une terre d’abondance et qu’ils y mèneraient une vie meilleure. On lui a caché, ainsi qu’à deux autres familles venant de la région de Pond Inlet, que le but était qu’ils enseignent les techniques de survie aux Inuit victimes du premier relogement de 1953 ; en effet ceux-ci étaient originaires d’Inukjuak et n’étaient pas habitués à 24 heures d’affilée d’obscurité ou de lumière. C’était traumatisant et il était impossible de s’adapter sans aide. Des gens en sont morts.

«C’était traumatisant et il était impossible de s’adapter sans aide»

Mon grand-père a été envoyé là-bas en 1955 pour les aider à s’adapter à cet environnement drastiquement différent, hébergeant une faune et une flore moins variées. À l’époque, le commerce de la fourrure déclinait, et aux yeux de mon grand-père, Resolute semblait receler plus d’opportunités. La guerre froide battait son plein. Il voulait continuer à pouvoir offrir à sa famille les biens auxquels ils s’étaient habitués, comme le thé, le sucre, la farine et les biscuits. C’était alors des produits de luxe.

Q : À quelles difficultés votre famille a-t-elle dû faire face à Resolute ?

R :Mon grand-père, qui était un homme et un chasseur respecté sur sa terre natale originelle, qui avait reçu la médaille du couronnement et qui était le bienvenu chez les rares non-Inuit vivant à Pond Inlet, s’est retrouvé brusquement sans statut à Resolute et a dû se battre comme n’importe qui d’autre. Avant le relogement, mon grand-père troquait ses fourrures contre des biens au comptoir de la baie d’Hudson et gagnait de l’argent lorsqu’on l’embauchait pour travailler à Pond Inlet. Mais à Resolute, il n’y avait personne pour l’employer ni aucun comptoir pour troquer ses fourrures.

La terre en elle-même était extrêmement inhospitalière. Resolute était jonchée de gravier, on n’y trouvait rien pour se fabriquer un abri. Ils ont été déplacés sur une terre déserte, sans maison, sans infrastructure, sans rien du tout. Ma famille a simplement été débarquée sur une plage.
 


 

«Ils ont été déplacés sur une terre déserte, sans maison, sans infrastructure, sans rien du tout»

De nombreux changements ont été imposés à ces gens du jour au lendemain, ce qui a eu beaucoup de conséquences néfastes. La vie à Pond Inlet n’avait rien à voir avec celle que nous avions connue chez nous. Les Inuit étaient obligés de construire des cabanes avec des bouts de bois récupérés sur la décharge de la base américaine – alors même qu’il leur était interdit de s’y rendre. Ils utilisaient tout ce qu’ils pouvaient trouver pour fabriquer une maison rudimentaire. Des vieux cartons servaient de revêtement de sol et les différents rebuts de la décharge trouvaient d’autres utilités. Les maisons n’avaient aucune isolation, alors quand il faisait – 50 °C l’hiver, c’était rude.

Les conditions de chasse étaient également difficiles, et mon grand-père avait du mal à supporter l’isolement. Les Inuit de Resolute étaient strictement contrôlés par le gouvernement, ils devaient obtenir une permission pour quasiment tout, y compris leurs déplacements. Appliquant une directive gouvernementale, la police montée royale canadienne a abattu nos chiens. Il y avait alors une sorte de règle selon laquelle les Inuit devaient être totalement autosuffisants dans tous les domaines de leurs vies et ne demander aucune assistance au gouvernement, celui-là même qui les avait déplacés. Mon grand-père avait des fusils, de calibre .222 et .270, mais on ne pouvait pas acheter de munitions à Resolute et il ne pouvait donc pas chasser avec ses armes, ce qui rendait très difficile le fait de nourrir sa famille.

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«Les Inuit de Resolute étaient strictement contrôlés par le gouvernement, ils devaient obtenir une permission pour quasiment tout»

Q : Qu’est-ce qui a motivé le gouvernement à engager ces relogements ?

R : Le gouvernement prétend que les Inuit se sont installés volontairement à Resolute et à Grise Fiord. En réalité, c’était un relogement forcé, pour que le Canada puisse revendiquer sa souveraineté sur le Haut-Arctique, à une époque où les Américains, les Danois et les Russes voulaient en faire de même. Ils se sont servis des Inuit comme de « drapeaux humains », en créant de toutes pièces deux communautés et en les peuplant – ils ont appelé ça une expérience. Ils ont traité les Inuit comme des rats de laboratoire. Au total, environ cent personnes qui appartenaient à des familles très soudées ont été réparties entre ces deux nouvelles « communautés », pour que le Canada puisse revendiquer cette partie du globe et mettre fin à la convoitise des autres pays.

Q : En 2010, le gouvernement canadien a présenté ses excuses aux Inuit. Comment l’avez-vous vécu ?

R : Je suis sûre que ces excuses ont été réconfortantes pour certains et insuffisantes et tardives pour d’autres. Comme je l’ai expliqué, nous savons que le relogement a été décidé pour légitimer la souveraineté du pays, bien que dans les documents relatifs aux excuses du gouvernement, il soit qualifié d’expérience. De nombreuses vies ont été perdues et beaucoup de cœurs ont été brisés. Des familles ont été éloignées de leur terre natale et ont été divisées de manière autoritaire entre deux nouvelles communautés. Elles ont été déchirées, et pour cette société extrêmement soudée, ça a été un énorme traumatisme. Je ne peux parler qu’en mon nom, mais le Canada a un gros passif vis-à-vis des Inuit et des Aborigènes, et les excuses ne réparent pas le mal qui a été fait. Pour obtenir la reconnaissance de l’injustice qu’ils ont subie, beaucoup de gens ont dû raconter leur histoire, ils ont été forcés de revivre ce cauchemar pour que la vérité éclate. J’espère seulement que ces excuses leur ont apporté un peu de paix.
 

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Le flambeau des Inuits Map it

Par Celina Kalluk. Cette mère de quatre enfants partage les expériences qui ont marqué son enfance à Resolute Bay. Après avoir passé quelques années à parcourir le monde, Celina a repris le chemin du Nunavut, là où sont ses racines. Le chant guttural et la langue inuktitut l’ont toujours accompagnée sur son parcours.

Resolute Bay, Nunavut

Je suis moi : une mère, une katatjjaqti ou interprète de chant guttural, une couturière-styliste et une plasticienne. Je suis en vie, “inuujunga.”

En inuktitut, le chant guttural se dit « katajjaq ». Il s’agit normalement d’un jeu impliquant deux partenaires, le meneur et le suiveur, qui chantent en canon. L’une des femmes inspire pendant que l’autre expire et le but est de faire durer ce canon aussi longtemps que possible. Je peux, par exemple, défier ma partenaire de chanter les sons de la rivière. Dans ce cas, je commence, et ma partenaire enchaîne, juste après que j’aie émis mon son, mais avant qu’il ne se termine. Il y a un côté mystérieux, une notion de défi propre à ce type de chant. La plupart du temps, ça se termine par des éclats de rire.

Ma mère, Zipporah, une encyclopédie de la musique inuit, me chantait toutes sortes de chants traditionnels et d’hymnes, quand j’étais enfant. Mais je ne me suis moi-même mise à pratiquer qu’après la naissance de ma fille aînée. J’ai appris très jeune que le katajjaq était propre à la culture inuit et que la beauté de la voix n’avait pas d’importance, tant que le contexte était respecté. C’est un art qui demande une très grande discipline.

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«Les chants traditionnels inuit me donnent de la force. Ils me procurent un sentiment d’appartenance et de fierté mêlée d’humilité, une sorte de flambeau à porter»

Je crois que les Inuits ont un sens artistique inné. Ma « ukuaq » Dora, la femme de mon oncle Padluk, a été une grande artiste tout au long de sa vie. Elle était heureuse de partager les chants gutturaux de sa famille avec moi et les enfants de Resolute Bay. Dora m’a fait prendre conscience de l’importance du chant guttural traditionnel. Je m’inspire des traditions et des chants inuit, j’y puise de la force. Ils me procurent un sentiment d’appartenance et de fierté mêlée d’humilité, une sorte de flambeau à porter. C’est un cadeau pour moi, que de pouvoir chanter et transmettre ces chansons à mes filles et à d’autres.

La tradition veut que le chant guttural soit une pratique féminine, mais il n’est pas mal vu pour un homme de le pratiquer. Quand les hommes partaient chasser dans la toundra ou sur la banquise, les femmes chantaient en travaillant dur pour survivre dans l’Arctique canadien. Dans ces chansons, elles imitaient les sons de l’environnement, et c’est toujours le cas.

J’ai commencé à chanter en public à l’âge de 19 ans, et depuis, le chant guttural m’a permis de voyager aux quatre coins du globe. J’ai donné mon premier concert au festival Folk on the Rocks aux côtés de ma cousine, Tanya Tagaq. Je suis allée à Tombouctou, en Afrique, dans le cadre du Festival au Désert, au sein de la compagnie Artcirq, le premier cirque inuit au monde. Nous avons chanté pour la reine d’Angleterre et la famille royale à l’occasion de son Jubilé de diamant. Une distinction de ce genre sur la scène internationale favorise la popularité locale du chant guttural et, au Nunavut, on commence à voir des filles issues des jeunes générations s’y adonner avec fierté.

Je suis née et j’ai grandi à Resolute Bay. Nous vivions heureux, et pendant les six premières années de mon enfance, mes parents nous emmenaient, mes frères, mes sœurs et moi, camper dans la toundra arctique. Jusqu’au jour où mon père, un acadien francophone, nous a quittés pour retourner chez lui, au New Brunswick. Il a dit que les arbres lui manquaient. Ma mère est née dans le Haut-Arctique. Elle a tiré sa force de cet environnement. C’est la seule vie qu’elle connaisse. Dans ce moment de grande tristesse, ma mère a subi une pression intense. Elle s’est mise à boire énormément, même si ça n’avait rien d’exceptionnel. Les tentations du bar ont semblé contaminer notre village tout entier. Au bout de quelque temps, nous sommes tous devenus amers et dépressifs, ce qui ne veut pas dire pour autant que nous manquions d’amour de la part de nos familles ou de la communauté. Dans les phases de sobriété, je découvrais la puissance et la grandeur des Inuits : notre langue, l’inuktitut.

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«La langue inuktitut est en état d’urgence. Si nous tenons à la préserver, il nous faut davantage de bons professeurs d’inuktitut»

Une fois en âge d’entrer au lycée, j’ai dû partir dans une nouvelle communauté, puisqu’à l’époque, il n’était pas possible d’étudier au-delà de la troisième à Resolute Bay. Je suis allée vivre chez ma tante à Cambridge Bay, mais j’ai eu beaucoup de mal à quitter mes proches. Et alors que je peinais à m’intégrer dans la communauté et à me faire des amis, je suis tombée enceinte de mon premier enfant. Cette grossesse a été un choc, mais je me suis mise au défi d’accepter la responsabilité de devenir mère, même si je n’étais encore qu’une adolescente. Quand mon adorable fille a eu deux ans, un lycée a ouvert à Resolute Bay, et grâce au soutien précieux de ma mère, j’ai terminé mes études secondaires. Ensuite, je suis partie étudier l’art à Ottawa pendant un an, avec ma fille. Après quoi, j’ai emménagé à Iqaluit où j’ai fondé une famille, jusqu’à ce que mon foyer se brise à son tour. Alors je suis partie pour Toronto, avec mes enfants, pour y découvrir une autre facette de la vie, avant de rentrer une nouvelle fois à Resolute Bay après avoir passé trois ans à enseigner l’inuktitut. Je savais que j’avais fait le bon choix. Je suis une « Nunavummiut » de cœur, je suis chez moi au Nunavut.

J’enseigne la langue inuktitut et les arts culturels au lycée de Resolute Bay depuis deux ans. C’est une expérience merveilleuse et l’un des plus grands défis auxquels j’aie jamais dû faire face. La première fois que j’ai pénétré dans le lycée, j’ai ressenti de la froideur, comme c’est souvent le cas dans les institutions. Le cours était donné par un professeur qui n’était pas inuk et dont l’inuktitut n’était pas non plus la langue maternelle. Personne d’autre n’était disponible. Ca m’a fendu le cœur. J’ai vraiment eu envie de donner le meilleur de moi-même.

«J’éprouve de la compassion pour les enfants d’ici. Ils méritent de bénéficier de ce qui se fait de mieux»

Jusqu’à présent, je n’ai pas suivi de formation d’enseignante. Le poste de professeur de langue et d’arts culturels nécessite uniquement une bonne maîtrise de l’inuktitut traditionnel. Mais je fais du bon travail avec mes 30 élèves. Nous apprenons ensemble. Je me suis rendu compte que la langue inuktitut était en quelque sorte en état d’urgence. Si nous tenons à la préserver, il nous faut davantage de bons professeurs d’inuktitut et il est nécessaire que la communauté s’implique plus activement dans l’éducation des enfants. Nous devons aider les communautés à apprendre à faire confiance au système éducatif, mais il faut d’abord que ce système prenne confiance en lui-même.

J’éprouve de la compassion pour les enfants d’ici. Ils méritent de bénéficier de ce qui se fait de mieux. Nous avons vraiment tenté d’encourager la communauté à s’impliquer dans les écoles. Nous avons notamment invité les anciens à venir montrer en classe comment reconnaître toutes les parties exploitables d’un phoque, le dépecer et le cuisiner. Les jours de beau temps, nous sortons en extérieur pour apprendre à construire des igloos. Nous apprenons aussi des chansons inuit ainsi qu’à danser au son du tambour pour perpétuer notre histoire et alléger notre volume de travail. Ce cours est bien plus qu’un simple cours de langue. J’ai postulé à l’école de formation des enseignants et ma candidature a été acceptée. Les cours débuteront à l’automne 2014. L’inuktitut est un élément majeur de notre culture. Or, notre culture est vivante ; le peuple l’incarne.

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Les fantômes de l’expédition Franklin Map it

Par Shane McCorristine, savant multidisciplinaire, à la fois géographe, historien et conférencier, originaire de Dublin, en Irlande. Au sein du Centre Rachel Carson pour l’Environnement et la Société, il poursuit des recherches sur l’étude des régions arctiques au XIXe siècle. Dans cet article, il revient sur les mystères qui entourent l’échec de la mission menée par l’explorateur britannique, Sir John Franklin, à travers le passage du Nord-Ouest.

Île Beechey, Nunavut

La quête consistant à découvrir puis à traverser un passage reliant le Nord à l’Ouest à travers l’archipel arctique fut l’une des campagnes britanniques les plus mythiques du XIXe siècle et également l’une de celles qui, par ses multiples rebondissements, suscita les plus vives émotions. L’expédition, emmenée par Sir John Franklin, quitta l’île Beechley au printemps 1846, à la recherche d’un hypothétique passage vers l’océan Pacifique. Elle ne revint jamais.

Les premiers navigateurs modernes cherchèrent en vain un passage vers l’Orient. Plus tard, des explorateurs tels que Franklin découvrirent et cartographièrent d’importantes parties du littoral arctique. En 1822, à son retour de l’expédition Coppermine River (une tentative de cartographier le passage du Nord-Ouest), Franklin s’inscrivit dans les mémoires comme « l’homme qui mangea ses bottes ». Au cours de cette épopée tragique, la plupart des autochtones qui l’accompagnaient avaient péri et des incidents relevant du cannibalisme étaient survenus. De 1825 à 1827, Franklin mena une seconde expédition terrestre dans l’Arctique qui connut une fin moins dramatique. A son retour, il fut fait chevalier et épousa Jane Griffin. Franklin était un homme timide. Originaire du Lincolnshire, en Angleterre, il avait gravi les échelons au sein de l’armée et s’était distingué au cours des guerres napoléoniennes. Il était considéré comme un officier humain, fiable et honorable.

«L’île Beechey devint un site de recherche, hanté par un pesant souvenir»

Les bateaux de Franklin, le HMS Erebus et le Terror, étaient dotés d’une impressionnante puissance technologique. Il s’agissait d’anciennes bombardes rénovées et équipées de moteurs ainsi que de gouvernes de direction à hélices, d’un système moderne de chauffage à vapeur et d’une coque renforcée de plaques de fer. L’expédition devant durer plusieurs années, les bateaux emportèrent des réserves colossales de nourriture, de fusils, de munitions et de vêtements d’hiver. Des bibliothèques et un équipement théâtral avaient été prévus pour le divertissement. Jamais encore l’Amirauté britannique n’avait organisé de mission d’exploration aussi bien lotie que celle qui quitta Londres au mois de mai 1845.

L’expédition, lancée en fanfare, suscita une grande vague d’optimisme. A l’Est comme à l’Ouest, les portes du passage du Nord-Ouest étaient ouvertes ; la puissance impériale britannique et sa domination navale encourageaient le public à croire que la cartographie de ce couloir encore inconnu était chose possible. Pourtant, les expériences des précédentes expéditions maritimes auraient dû résonner comme un avertissement. Amundsen ne le savait que trop bien, il était quasiment impossible pour d’imposants bateaux à vapeur de naviguer dans ces champs de glace périlleux plusieurs hivers consécutifs. A son grand dam, l’imposant équipage de Franklin dépendait plus de ses réserves de nourriture embarquées que de connaissances de l’environnement et de l’artisanat, à l’instar des communautés Inuit.

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«Jamais encore l’Amirauté britannique n’avait organisé de mission d’exploration aussi bien lotie que celle»

Les hommes de l’expédition Franklin périrent dans des circonstances obscures : il ne reste aucun témoignage écrit de cette histoire et les bateaux ont disparu. L’île Beechley, connue des explorateurs de l’Arctique comme le dernier port d’hivernage à avoir accueilli l’expédition britannique, était un élément-clé dans l’explication des causes de l’échec de Franklin. Elle devint un lieu de recherches et de pèlerinage hanté par un pesant souvenir. En 1903, au cours d’un voyage dans le passage du Nord-Ouest, Amundsen et ses hommes ressentirent planer sur l’île « le poids de la tristesse et de la mort ». Les fantômes de l’expédition Franklin y demeurent à ce jour, nourrissant le mystère qui entoure sa destinée.

En 1850, des équipes de recherche et de sauvetage découvrirent un cairn de boîtes de conserve vides ayant contenu de la viande et de la soupe, puis les tombes de John Torrington, John Hartnell et William Brain, tous trois membres de l’expédition Franklin. Ils étaient morts au cours de l’hiver 1845/1846. L’un des chercheurs raconte la tristesse dont il fut pris devant ce spectacle :

« Les trois tombes prouvaient que la mort avait eu fort à faire parmi la petite équipe… [mais] nous n’avons trouvé aucun document indiquant la route qu’ils avaient prévu d’emprunter, ni même le moindre indice concernant ce qui avait pu leur arriver. Cela demeure et, j’en ai hélas bien peur, demeurera à jamais un mystère. » Pourquoi ces hommes étaient-ils morts à un stade si précoce de l’expédition ? Pourquoi aucun document n’avait-il été laissé sous le cairn, comme le veut la coutume?

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«Les hommes de l’expédition Franklin périrent dans des circonstances obscures: il ne reste aucun témoignage écrit»

Pour certains, la découverte des tombes de l’île Beechley laissa poindre un espoir et beaucoup imaginèrent que l’expédition avait survécu et que l’équipage était piégé dans la mythique « mer polaire ». A l’époque, rumeurs et fausses informations se répandirent dans la presse britannique. Des dizaines de jeunes voyantes proposèrent même de contribuer aux recherches. Plus de 30 missions visant à retrouver la trace de l’expédition furent lancées entre 1847 et 1859, dont plusieurs missions officielles organisées par l’Amirauté britannique, des expéditions américaines et des bateaux privés envoyés par Lady Franklin elle-même. Le scepticisme finit par l’emporter et, en 1854, l’Amirauté retira les bateaux de la liste de la Navy. L’île Beechley semblait résignée à garder son secret.

Pourtant, en 1854, des premiers indices firent surface. John Rae, en exploration dans la région de l’île du Roi-Guillaume pour le compte de la Hudson Bay Company, entendit des Inuit raconter l’histoire de 40 hommes blancs. Ces hommes leur avaient fait comprendre que, leurs bateaux ayant été faits prisonniers des glaces, ils se dirigeaient maintenant vers le Sud dans l’espoir d’y chasser du cerf. Plus tard, au cours de la même saison, les Inuit avaient trouvé des tombes, ainsi que les corps d’une trentaine d’hommes. Les mutilations infligées à ces corps incitèrent Rae à penser que l’équipage avait été victime de cannibalisme. Il rapporta la tragique nouvelle à un public britannique sous le choc et restitua les reliques de l’expédition désastreuse : boutons, argenterie, médailles.

En 1859, Leopold McClintock, envoyé par Jane Franklin, découvrit à son tour des preuves écrites sur l’île du Roi-Guillaume : un document daté du mois de mai 1847, sur lequel figuraient les coordonnées des bateaux et une indication selon laquelle le Terror et l’Erebus avaient bien hiverné sur l’île Beechley sous le commandement de Sir John Franklin. McClintock remarqua des inscriptions à la main dans les marges du document. Elles relataient une sombre histoire. Datées d’avril 1848, les notes indiquaient que Franklin était décédé le 11 juin 1847, que les bateaux avaient été abandonnés au large de la côte de l’île du Roi-Guillaume et que 105 officiers et membres d’équipage s’étaient dirigés vers le sud sous les ordres du capitaine Crozier.

«En 1854, des premiers indices firent surface»

Depuis des années, on débat quant aux multiples raisons susceptibles d’expliquer ce désastre : le scorbut, l’orgueil impérial, un massacre, l’arrogance culturelle et même la malchance. Mais le fait que 24 hommes, dont Franklin, aient péri dès ce stade du voyage laisse à penser qu’une maladie a pu décimer l’équipage, ayant pour effet d’affaiblir l’expédition et d’anéantir le moral des troupes. Le fait que les bateaux aient été immobilisés en 1846 indique par ailleurs que la glace était omniprésence et rendait impraticable toute voie susceptible de permettre la traversée du passage du Nord-Ouest.

Bon nombre de chercheurs se rassemblent encore sur les rivages de l’île Beechley. Entre 1981 et 1986, Owen Beattie et d’autres scientifiques procédèrent à l’autopsie des trois corps enterrés. Après analyse des restes humains, cheveux et ossements, ils identifièrent l’empoisonnement au plomb comme l’un des facteurs ayant causé la mort des victimes. La source de cet empoisonnement fut retrouvée dans le cairn de boîtes de conserves. Il semble qu’au cours des préparatifs de l’expédition, Goldeners, le fournisseur de produits en conserve de l’Amirauté, ait augmenté la cadence de mise en boîtes et mal effectué la soudure de certains couvercles. Le plomb a donc coulé à l’intérieur des boîtes de conserve, puis contaminé les aliments, empoisonnant à petit feu ceux dont la survie en dépendait.
Combiné au scorbut, maladie fréquemment développée lors des expéditions maritimes, l’empoisonnement au plomb a pu conduire l’expédition Franklin à sa perte.

Aussi longtemps que le mystère demeurera, les fantômes de l’île Beechley continueront à rôder.

Le plus mystérieux naufrage des Temps Moderne

Le 1er octobre 2014, le Premier ministre canadien, Steven Harper, confirme que les archéologues de Parcs Canada ont retrouvé le navire de Sir John Franklin, le HMS Erebus, qui a été aperçu pour la dernière fois lorsqu’il pénétrait dans la baie de Baffin il y a 169 ans. Le voyage de John Franklin a tourné à la tragédie quand son bateau ainsi qu’un autre vaisseau de la flotte britannique, le HMS Terror, ont disparu alors qu’ils cherchaient le mystérieux Passage du Nord-Ouest. En 2014, Parcs Canada a lancé la plus grande expédition de recherche depuis le XIXe siècle pour tenter de retrouver les deux épaves. Les archéologues n’ont pas encore exploré l’intérieur de l’Erebus et ne pourront pas le faire avant la fonte des glaces arctiques cet été. Ils ne peuvent donc pas encore nous dire si John Franklin repose dans son navire ou s’il a été enterré sur la plage ou jeté à la mer.

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L’île Beechey Map it

Par Line Cottier, une Suissesse de treize ans originaire de Zurich qui parcourt le monde avec sa famille à bord du catamaran Libellule.

L’île Beechey, Nunavut

Pour moi, l’île Beechey a été une des plus importantes étapes du passage du Nord-Ouest.

Après avoir traversé la mer de Baffin en arrivant par l’ouest du Groenland, nous avons longé la côte sud de l’île Devon et nous nous sommes arrêtés à l’île Beechey. Nous avons passé plusieurs baies prises par les glaces et avons finalement jeté l’ancre à Union Bay. De là, nous avons grimpé jusqu’au point culminant avec notre fusil (pour se protéger des ours polaires) et nous avons regardé autour de nous. Nous avons dévalé l’autre versant jusqu’à une plaine où nous avons vu quatre tombes et mon père nous a raconté ce qui s’était passé : trois de ces tombes sont celles du célèbre explorateur John Franklin et de son équipage.

Franklin était un des premiers à avoir tenté le passage du Nord-Ouest lors d’une expédition menée entre 1845 et 1848. Malheureusement, les 129 membres de son équipage sont morts. Franklin était très courageux d’avoir effectué cette tentative, car à l’époque, ses navires, le Terror et l’Erebus, avaient des moteurs beaucoup moins puissants que ceux d’aujourd’hui. Il n’avait pas non plus de GPS et ses cartes n’étaient pas précises. En pensant à l’incroyable aventure de Franklin et à sa triste fin, je me dis que la même chose aurait pu arriver à notre bateau. Et ses gerçures étaient probablement pires que les miennes!

Après une journée à l’île Beechey, nous avons fui les glaces flottantes et poursuivi notre voyage.

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L’adieu à Pond Inlet Map it

De Richard Tegnér, architecte suédois et bateau-stoppeur dans l’Arctique. Richard a débuté son voyage sur le DAX, un voilier de 9,50 m, avant de devoir renoncer en raison de problèmes de moteur. Un heureux hasard lui permet d’embarquer à bord du bateau polaire Akademik Ioffe à Pond Inlet.

19 août- Pond Inlet, Nunavut

Aujourd’hui, j’ai fait mes adieux au personnel de la bibliothèque et du centre des visiteurs de Pond Inlet, car je vais embarquer à bord de l’Akademik Ioffe, un bateau d’expédition polaire.

En attendant le bateau, j’ai encore un peu exploré l’âme de la ville. Il me reste encore tant de choses à voir et à découvrir sur cet endroit passionnant ! Il y a un chaman qui communique avec les orques, de majestueux icebergs dans le port, et une maison à nulle autre pareille, auto-construite par l’architecte Richard Carbonnier. J’ai appris que beaucoup d’Inuits avaient peur des mouches et que le nombre de moustiques dépassait, en poids, celui des mammifères terrestres. Cette semaine, le vent a soufflé tellement fort qu’au moins deux habitants ont perdu leur bateau, soit qu’il a été emporté par le vent et les vagues, soit qu’il s’est rempli d’eau et a coulé. Vu qu’il n’y a pas de port, même de petites vagues peuvent faire de gros dégâts. Tout le rivage est exposé à la mer.

«Vu qu’il n’y a pas de port, même de petites vagues peuvent faire de gros dégâts. Tout le rivage est exposé à la mer»

A midi, la concierge Eva Westerholm vient me chercher en Zodiac. Une fois à bord, je suis accueilli par Gus, qui me montre ma cabine. Et quelle cabine ! Une cabine deux places, spacieuse et confortable, avec douche. Cela me change du DAX. La destination de l’Akademik Ioffe est Cambridge Bay, mais comme toujours, cela dépendra des glaces. Le navire de croisière est censé transporter des touristes russes. L’occasion de mettre à l’épreuve mes préjugés envers eux.

Je me sens totalement épuisé après cette journée, mais heureux. Je perçois déjà la différence entre le paquebot et notre voilier. L’ambiance à bord est excellente et détendue. Sur le DAX, l’équipage n’avait pas beaucoup de sujets de conversation et personne n’a vraiment sympathisé. On voyageait ensemble, mais on ne riait pas souvent.

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